Les produits de la technique ne sont jamais neutres, observe le consultant en entreprise Pierre d’Elbée. Ils instillent une mentalité utilitariste, orientée vers la seule performance qui tend à faire de l’homme lui-même l’objet d’une gestion technique.
Le paradigme technocratique (Laudato si, n. 109) ne consiste pas seulement à utiliser des techniques ; il tend à faire de l’efficacité technique la mesure de toute chose. À l’évidence, l’intelligence artificielle renforce ce paradigme : dans le monde scientifique par exemple, elle a tout récemment résolu un problème mathématique vieux de 80 ans, ce qui a stupéfait le monde de la recherche. Dans le domaine artistique, une chanson entièrement produite par IA en 2026, est devenue numéro un des ventes iTunes dans plusieurs pays. Dans le monde des entreprises, les startups "AI-first" Cursor ou Lovable ont montré qu’une petite équipe pouvait, grâce à l’IA, produire ce qui nécessitait jusqu‘à présent plusieurs dizaines d’ingénieurs. Dès lors, que ce soit dans le monde des sciences, des arts ou des entreprises, la tentation est grande de considérer l’avenir du progrès à l’aune du paradigme technocratique.
L’invisible de la technocratie
Ce concept montre déjà aujourd’hui que les produits de la technique ne sont jamais neutres ni purement instrumentaux. Qu’on le veuille ou non, ils façonnent progressivement notre manière de voir le monde, autrui et nous-mêmes. Ils instillent — souvent à notre insu — une mentalité utilitariste, avec des comportements orientés vers la seule performance. Derrière la performance, se cache souvent un rapport prédateur. Heidegger considérait déjà la technique moderne comme un immense réservoir de ressources disponibles pour transformer le monde. La nature n’est plus contemplée, elle est "arraisonnée" c’est-à-dire exploitée : le Rhin, autrefois admiré et chanté, est devenu un réservoir d’énergie hydroélectrique.
Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !
Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.
Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.
Ce regard technicien finit par se retourner contre l’homme lui-même : travailleurs, consommateurs ou citoyens sont à leur tour envisagés comme des ressources à optimiser. Si Heidegger parle d’un "oubli de l’être" les penseurs personnalistes y verront également un oubli de la personne : le travailleur lui-même tend à être considéré comme un stock de compétences, un coût, une variable d’ajustement ou un ensemble de données mesurables. Les expressions contemporaines "capital humain", "gestion des talents" ou "ressources humaines" témoignent de cette tendance. L’homme n’est plus seulement celui qui utilise la technique : il devient lui-même l’objet d’une gestion technique.
Une autre culture est-elle possible ?
Mais critiquer le paradigme technocratique ne suffit pas. Encore doit-on explorer une autre manière de penser l’action humaine : défendre un autre paradigme culturel en rétablissant la technique comme instrument, en ne cédant pas à la domination du paradigme technocratique. La technique dispose mais n’impose pas. Encore faut-il apprendre à l'ordonner à des fins véritablement humaines. Il s’agit à la fois de ne pas diaboliser toute IA — certaines permettent de libérer du temps pour des activités moins instrumentales — ni de l’idéaliser. Le danger apparaît lorsque sa légitimité est évaluée à l'aune de la seule performance. Ne jamais oublier que les gestes les plus précieux — aimer, contempler, pardonner, transmettre… — échappent par nature à la performance et nous rappellent que la grandeur humaine ne réside pas seulement dans l'efficacité, mais aussi dans l'acceptation lucide de ses limites. Nous sommes tous concernés, depuis les acteurs de l’IA — concepteurs, régulateurs, éducateurs — en formant le sens critique, jusqu’aux utilisateurs que nous sommes, en cultivant la vigilance et le discernement.
Faire pour agir
De façon lumineuse, Aristote distinguait l’agir et le faire, l’éthique et la technique : la technique transforme le monde extérieur, l’éthique vise à nous transformer nous-mêmes en vue de notre perfectionnement. Pour lui, le faire est ordonné à l’agir et non l’inverse. Cette sagesse mérite d’être retrouvée comme principe directeur opposable au paradigme technocratique. Car le véritable enjeu n’est pas de ralentir le progrès ni de rêver un impossible retour en arrière. Il est de rappeler que la technique est un moyen et non une fin. Une société devient technocratique lorsque la question "Que pouvons-nous faire ?" éclipse la question plus fondamentale : "Quel type d’être humain voulons-nous devenir ?"












