Quand viennent les jours d’une Coupe du monde, une impression se dégage : la conversion au foot devient une obligation sociale, constate l’écrivain Henri Quantin.
"Qui ne saute pas n’est pas lyonnais, ouais, ouais !" Le refrain fut chanté en boucle par les supporteurs de l’équipe de football de Lyon, au début de sa longue hégémonie sur le championnat de France de 2002 à 2008, au stade de Gerland. Nous n’avons pas l’intention d’aller vérifier sur place si ce chant se pratique encore, ni si d’autres clubs en proposent des déclinaisons locales. On suppose que le nombre de syllabes idéal pour scander en limite l’usage à quelques villes au nom bref. À Charleville-Mézières, "qui ne saute pas n’est pas carolomacérien" ne doit pas faire florès.
Il n’est jamais trop tard pour s’y mettre
"Qui ne saute pas n’est pas lyonnais." Quel qu’en soit l’usage actuel, le slogan illustre à merveille la logique qui traîne dans l’air, quand viennent les jours d’une Coupe du monde : au minimum une pression collective sur les récalcitrants, au pire un embrigadement obligatoire. De fait, de tous les articles de presse qui marquent depuis quelques jours le début du Mondial américain, une impression pénible se dégage : qu’il n’est pas normal, voire qu’il est condamnable, de ne pas s’intéresser à "l’événement". Union des peuples, joie populaire, oubli de la lutte des classes, école d’héroïsme, anecdote sur la réconciliation de voisins devant un écran géant et un barbecue neuf, tout concourt à nous dire que seul un rabat-joie peut ne pas communier à cette religion de substitution, dont chacun se doit d’être croyant et pratiquant, au moins devant son écran.
Le plus frappant, ce sont les témoignages censément édifiants, qui s’appuient sur les éditions précédentes pour rappeler qu’il n’est jamais trop tard pour s’y mettre : "Au début, ça ne m’intéressait pas", "je n’aimais pas spécialement le foot", "les soirs de match, je préférais lire dans ma chambre…", "MAIS finalement je me suis pris au jeu". On ne compte plus les récits de ce genre, où le "mais" sonne comme l’Alleluia du Messie de Haendel au dénouement d’une comédie facile... Comme au cinéma, d’ailleurs, le happy end est souvent à teneur conjugale : "J’ai d’abord regardé avec mon mari pour lui faire plaisir et, maintenant, je ne rate plus un match !" Plein consentement, vous êtes sûrs ?
L’obligation d’être supporteur
Dans toutes ces histoires de supporteurs de la dernière heure, il est un présupposé qu’on ne saurait mettre en doute : c’est qu’il est juste et bon d’être fan et, plus encore, de le devenir si on ne l’était pas. Dans d’autres domaines, il est permis de se demander si une adhésion nouvelle est due à la pression du groupe, à une hallucination collective, à une forme de panurgisme, à la propagande de sites Internet... Pour l’entrée dans la grande famille des supporteurs, en revanche, aucune prudence ne vaut : la conversion au foot est forcément bénéfique ! Tout doute sur la valeur de cette bonne nouvelle ne pourrait venir que d’un esprit chagrin, élitiste qui méprise les joies populaires ou misanthrope aigri parce qu’il n’a pas eu la moyenne en sport au bac. Le soupçon immédiat qui touche toute personne qui ne s’intéresse pas à la Coupe du monde est ce qui confirme le mieux l’obligation tacite d’être supporteur, pour faire pleinement partie de la communauté locale ou nationale. Qui ne saute pas n’est pas français, donc.
Une impunité d’évidence
Ce qui démontre le mieux le pernicieux totalitarisme footballistique est l’étonnante impunité du supporteur. Tout est permis, en effet, à celui qui fête une victoire de son équipe. Mais non, s’insurge illico le gentil père de famille à la perruque bleu-blanc-rouge, pas d’amalgame ! Le vandalisme des casseurs est un phénomène marginal et les démolisseurs d’Abribus n’ont rien à voir avec le foot !
Très bien, sauf que l’impunité du supporteur va bien au-delà de la destruction du mobilier urbain. Nul besoin d’évoquer les sauvageons pour l’illustrer. En dehors de toute violence, il y a une impunité qui n’est même pas un sujet, tant elle est considérée comme allant de soi : celle du tapage nocturne et de la nuisance sonore (et visuelle ?). C’est une impunité d’évidence, comme il y a, dit-on, des vérités d’évidence. Une impunité tranquillement bruyante, comme chez tous ceux, pop-louangeurs en transe ou gaypriders, qui sont sûrs de leur bon droit. Une impunité inaperçue comme telle, à force d’être coutumière. Une impunité qui explique qu’un journal quotidien, pourtant adepte du "vivre-ensemble", puisse affirmer en grosses lettres, sans la moindre volonté provocatrice ou ironique, que "La Coupe du monde ouvre une parenthèse enchantée". Enchantée pour tous, vraiment ? Quand on lit partout que, par chance, à chaque édition, toutes les polémiques s’effacent dès le début de la compétition, grâce à "la magie du ballon rond", on mesure la terrible puissance des envoûtements collectifs, qu’ils aient lieu dans les stades climatisés du Qatar ou ailleurs.
Le droit au vacarme
Impunité du supporteur. Qu’on le veuille ou non, sillonner une ville en klaxonnant toute la nuit, faire exploser des pétards à deux heures du matin ou chanter à tue-tête "on a gagné" (merveilleuse illusion de l’article indéfini) ne relèvera jamais d’un juste sens de la fête collective, encore moins d’une prise en compte même minimale de l’existence d’autrui. Autrui, vous savez, cet être agaçant qui, n’étant pas exactement comme vous, ne s’enthousiasme pas forcément pour les mêmes choses et, par-là, peut vous faire découvrir l’altérité. On peut douter que celui qui organiserait un bruyant défilé nocturne pour fêter le centième anniversaire de la parution de Sous le soleil de Satan ou même — réponse au soupçon d’élitisme intériorisé — hurlerait toute la nuit sur la place publique le nouvel album de son chanteur préféré, bénéficierait du même droit au tapage nocturne.
Bref, toutes les raisons du monde ne changeront rien à un regrettable fait objectif : un soir de victoire française, le vacarme est impuni, comme il est impuni le 14 juillet (supposé amour de tous pour la République) ou le soir de la Fête de la musique (supposée admiration de tous pour Jack Lang ?). Quels autres événements ont le droit à un tel privilège ? Répondre à cette question esquisserait une passionnante hiérarchie des activités que l’État et la société placent au-dessus des autres. En tout cas, tant que le supporteur sera autorisé, voire encouragé, à imposer ses nuits blanches à tout un quartier, on nous permettra de ne pas sauter. Il y a, heureusement, beaucoup de meilleures manières d’être français.












