Le culte du Sacré-Cœur est peut-être celui qui "passe" le moins bien en dehors de l’Église, spécialement auprès des anticléricaux, mais aussi dans les milieux catholiques les plus soucieux de "modernité". Dans les réticences poussées parfois jusqu’au mépris, voire l’hostilité, on peut voir pas mal de préventions, d’ignorances et d’incompréhensions. La dévotion mariale et la vénération des saints (souvent intéressée, dans l’espérance de protections et de faveurs, si ce n’est de miracles) sont généralement mieux tolérées, comme formes plus anciennes de piété populaire, entachées des superstitions inhérentes aux naïvetés de l’humanité primitive. Ce qui rend le Sacré-Cœur si irritant est sans doute qu’il n’est pas si commodément soluble dans une religiosité païenne ou "naturelle", mais s’avère spécifiquement et authentiquement chrétien.
De saint Jean Eudes à Montmartre
Ce qui est jugé impardonnable est bien sûr que le Sacré-Cœur a servi, au cours des trois ou quatre derniers siècles, d’emblème à un certain national-catholicisme, au départ plus royaliste que patriotique. Les chouans l’arboraient, de même que les zouaves pontificaux qui, après avoir défendu le pape assiégé à Rome, sont venus combattre les Prussiens qui envahissaient le France en 1870-1871. Et l’on a soupçonné la basilique de Montmartre d’avoir été érigée en "réparation" de la Commune de Paris. Mais le vœu en avait été formulé plusieurs mois avant l’insurrection, et les zouaves pontificaux ont refusé de participer à sa répression.
Il faut bien voir pourquoi et comment le culte du Sacré-Cœur émerge au XVIIe siècle. On n’en trouve jusque-là (dans les traditions cistercienne, franciscaine, dominicaine, cartusienne et de la mystique rhénane) que des esquisses, inspirées surtout par deux passages de l’Évangile de saint Jean : lorsqu’il pose la tête sur la poitrine du Christ pendant la Cène (Jn 12, 23), puis insiste sur le côté transpercé au Calvaire (Jn 19, 34-37). Le véritable initiateur est saint Jean Eudes (1601-1680), qui s’intéresse dès 1634 au Cœur immaculé de Marie, avant de l’unir à celui de son Fils et d’instaurer une fête en 1672. C’est l’année suivante que commencent à Paray-le-Monial les apparitions de sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), une visitandine — donc dans le sillage de saint François de Sales (1567-1622) et sainte Jeanne de Chantal (1572-1641).
Un fruit du "christocentrisme" de l’École française de spiritualité
Le culte du Sacré-Cœur se développe ainsi dans la mouvance de l’École française de spiritualité, c’est-à-dire d’un renouveau après la crise de la Réforme. Le terrain n’en est pas les institutions cléricales et monastiques, ni la place de l’Église dans la société, ni l’orthodoxie dogmatique, mais — de façon très "moderne" — la relation personnelle avec le Christ. Les historiens soulignent à juste titre le "christocentrisme" que promeuvent (entre autres) le cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629), saint Vincent de Paul (1581-1660), saint Jean Eudes ou Jean-Jacques Olier (1608-1657), tous fondateurs d’importantes congrégations (oratoriens, lazaristes, eudistes, sulpiciens...).
Ils attirent l’attention sur le vécu intime du Fils de Dieu fait homme, tel que les évangiles permettent de le découvrir et que les chrétiens sont incités à y communier (Ph 2, 5). Le cœur, au sens biblique de siège de la volonté et pas seulement des émotions, est le symbole de cette vie intérieure. Mais il s’agit, dans le contexte de l’époque, de résister non plus au protestantisme ni à quelque hérésie ou schisme, mais au jansénisme qui verse dans une espèce de rigorisme et répand une religiosité où la crainte étouffe la confiance en la miséricorde divine.
Une illustration du paradoxe nodal de la foi
La personnalité du Christ qui se dessine là est contrastée : son Cœur rayonnant et glorieux reste meurtri et animé des "ressentis" de sa Passion, dont sa chair ressuscitée garde d’ailleurs les marques, comme le constate l’incrédule Thomas (Jn 20, 24-27). Il est Seigneur et triomphe non pas malgré la Croix, mais grâce à elle (Ph 2, 6-11). C’est le paradoxe nodal de la foi. Plus crûment illustré là que par les crucifix souvent simplifiés et déréalisés, il déconcerte les esprits forts, épris d’univocité réductrice. Mais il aide à voir dans les épreuves des croix à porter. C’est, semble-t-il, ce que les Vendéens révoltés et persécutés avaient retenu du Sacré-Cœur présenté par des missionnaires du calibre de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716).
Au cours du XVIIIe siècle, la dévotion était donc devenue populaire, en même temps qu’elle s’attirait les foudres des élites "éclairées". De plus, elle était soutenue par les jésuites, que cette intelligentsia a réussi à faire supprimer en 1773, tandis que le jansénisme prenait un tour de plus en plus gallican et politique, sans cesser de dénoncer ce qu’il appelait "cordicolisme" comme obscurantiste et visant à imposer un sentimentalisme doloriste et culpabilisant.
Portée pastorale et centrage sur l’essentiel
Le culte du Sacré-Cœur a parfois paru au XIXe siècle s’arrêter trop vite sur l’organe physique blessé, sur les signes extérieurs qui stimulent l’émotivité. Le risque existe toujours de se contenter des premiers aspects de la foi qui touchent un peu. Mais il est pour le moins présomptueux de se poser en juge omniscient de l’authenticité et de la fécondité des relations entre les "âmes simples" et Dieu. Et l’on peut surtout être rasséréné par la portée pastorale des formes que prend la dévotion, centrées sur l’essentiel et l’intensification spirituelle.
Sainte Marguerite-Marie lance en effet la messe du premier vendredi du mois en un temps où l’on se confesse et communie rarement. L’"heure sainte" (méditation sur l’agonie du Christ à Gethsémani dans la nuit du jeudi au vendredi) et l’adoration silencieuse du Saint-Sacrement exposé initient le tout-venant à la contemplation mystique. La solennité du Sacré-Cœur, le dimanche après la Fête-Dieu, donne au culte une dimension liturgique et collective.
Intercession, consécration et réparation
À cet égard, notons que la dévotion, si elle exige un engagement personnel (ouvrir son propre cœur), exclut tout individualisme : on ne se trouve jamais seul quand on entre dans ce que vit et veut Jésus. La sainte de Paray-le-Monial a insisté sur la nécessité d’intercessions pour les autres et pour la nation dont on est solidaire. La consécration est un acte plus ou moins formel d’action de grâce, d’offrande de soi-même à la suite du Christ en réponse aux dons reçus et de demande des bénédictions dont chacun, toute communauté et même l’humanité entière a besoin. La réparation, enfin, est probablement la facette la moins bien comprise du culte du Sacré-Cœur. Les récentes affaires d’abus sexuels montrent pourtant qu’elle n’est pas superflue.
Elle ne consiste pas à imaginer que la compassion apaise les souffrances du Christ "en agonie jusqu’à la fin du monde" (comme disait Blaise Pascal), ni que des aveux, pénitences et dédommagements mériteront le pardon des fautes qu’on a commises — et encore moins de celles imputées à d’autres ! Corriger les injustices et soulager les victimes est assurément un devoir. Mais les compensations palliatives, dans la limite de l’humainement possible, ne suffisent pas. Car il reste à s’associer, en en mendiant la grâce, à l’œuvre qu’accomplit Dieu de guérison de la création détraquée : il ne combat pas le mal par une violence symétrique, mais en ignorant sa logique de réciprocité, qui contrefait celle de la charité et le rend contagieux. C’est ce qu’on peut entrevoir devant une photo de saint Charles de Foucauld (1858-1916), avec sur son vêtement un cœur rouge portant une croix, ou en se replongeant dans Dilexit nos, l’ultime encyclique (octobre 2024) du pape François sur le Sacré-Cœur, qui est comme son testament.










