Ils se sentent plus proches de l’animal et de la machine que de la nature humaine : ce sont des "sentients". D’autres sont des "otherkins" ou des "thérians" et se prennent pour des chimères ou des animaux. Jusqu’où ira l’antispécisme néo-païen et ses avatars dans la négation du réel ?
Chaque jour nous apporte son lot d’anecdotes, aux conséquences plus ou moins graves, qui renforce la rupture de l’intelligence avec le réel. Il semble que, dans ce domaine, l’imagination humaine soit des plus fertiles. Certains événements liés à cette perte du sens de la réalité prêtent à sourire, tandis que d’autres conduisent à pleurer tant s’instaure une tyrannie de ce qu’il faudrait désormais accepter comme logique, rationnel ou normal. Deux exemples, extirpés du sac sans fond de toutes ces aberrations, suffisent à illustrer cette dangereuse mutilation de notre nature humaine commune.
Du ressenti des animaux et des machines
Un jeune milliardaire américain, cofondateur de l’entreprise d’intelligence artificielle Anthropic, Christopher Olah, se présente bizarrement comme voulant remettre l’humain au centre tout en désarmant l’intelligence artificielle que sa société produit et dont il retire les énormes profits. Il se présente comme athée, vegan éthique et "sentient". Si la première caractéristique a le mérite de la clarté, la seconde part d’une affirmation plus étonnante, à savoir que tous les animaux sont des amis et donc qu’il ne faut pas les manger. En fait, c’est le troisième qualificatif qui éclaire le tout : sentient. Cet anglicisme provenant du latin sentiens désigne — au-delà de la sensibilité phénoménale qui permet à beaucoup d’êtres vivants d’éprouver des expériences subjectives — l’idéologie qui consiste à regarder tout ce qui comporte conscience de soi, intentionnalité, connaissance de sa cognition etc. comme étant sur un pied d’égalité, l’homme n’étant donc pas différent de quelque manière que ce soit du poulpe, de la crevette, de la mouche ou du cafard. Échappent à la sentience, les moules et les huîtres, les éponges de mer, les méduses etc.
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Si entasser tous les êtres doués de sensibilité dans un même panier est réducteur, la sentience tenue par Christopher Olah va encore plus loin car il défend la sentience artificielle, à savoir qu’il n’existe pas d’obstacle théorique à la possibilité de machines sentientes. Passer de l’"animal-machine" cartésien au statut moral de l’animal et à la défense de ses droits par le courant "antispéciste" est un bond qu’effectue l’homme qui, dans les deux cas, n’est pas en phase avec le réel et avec sa propre humanité.
Le refus de reconnaître la réalité
Antoine de Saint-Exupéry remarquait déjà qu’à propos des "hommes [qui] ont fait l’essai des valeurs cartésiennes, hors les sciences de la nature, ça ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un seul problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme" (Lettre au général X, 7 juin 1943). Il existe toujours en partie une incapacité naturelle à mettre l’intelligence en adéquation avec le réel, mais à cela s’ajoute le refus déterminé et absolu de reconnaître la réalité. Le philosophe Marcel De Corte soulignait justement : "Le refus de voir les choses telles qu’elles sont […]. Les voir telles qu’elles ne sont pas, c’est leur substituer des entités fictives qui ne prendront jamais corps sauf par la violence […]" (Les Mutations de l’Église catholique au XXe siècle).
Renversement d’identité de l’homme qui entraîne un bouleversement magistral et la victoire du néo-paganisme occidental dont le constant combat est la destruction du Décalogue hébreu et de la morale chrétienne présentés comme violence intolérable. Pour le "croyant" sentient, la morale humaine se dissout dans l’éthique animaliste où toute hiérarchie disparaît. René Girard écrivait dans Le Désir de tyrannie, à propos de l’Antéchrist :
"Ce néo-paganisme situe le bonheur dans l’assouvissement illimité des désirs et, par conséquent, dans la suppression de tous les interdits. L’idée acquiert un semblant de vraisemblance dans le domaine limité des biens de consommation dont la multiplication prodigieuse, grâce au progrès technique, atténue certaines rivalités mimétiques, conférant une apparence de plausibilité à la thèse qui fait de toute loi morale un pur instrument de répression et de persécution."
La réduction et la distorsion contemporaines de la réalité condamnent à la tyrannie d’idées devenues folles, sans autre maître que la subjectivité de chacun suivant ses propres lois, toutes relatives, et ne se distinguant pas du monde animal.
Ils se regardent comme une "transespèce"
Un pas supplémentaire est encore franchi avec la famille composite des "otherkins" et des "thérians". Les premiers sont des hommes qui s’identifient à des créatures imaginaires : elfes, dragons, licornes, vampires etc. Les seconds se considèrent comme des animaux, surtout des chiens, des renards ou des loups. Les premiers affirment que si leur enveloppe est humaine, leur âme ne l’est pas. Ils se regardent comme une "transespèce" et revendiquent l’identité qu’ils ont choisie. Autant que possible, ils adaptent leur manière d’être pour ressembler à la créature dont ils se revendiquent. Tous sont liés par les forums d’Internet, la fourchette des âges étant de 15 à 24 ans. Leur expérience commune est la réincarnation et le voyage astral. Les seconds apparaissent comme plus sages par rapport aux premiers puisqu’ils s’identifient à des animaux qui existent vraiment. En fait, ils ne sont qu’un sous-groupe des otherkins.
Le phénomène, là encore chez les jeunes, est devenu inquiétant dans certains pays d’Amérique latine, en Espagne, au Japon, au Portugal, à tel point que, dans ce dernier pays, l’association des vétérinaires a récemment publié une déclaration refusant les soins aux personnes thériannes qui pourraient se présenter à leur cabinet avec un masque et une queue d’animal à fourrure. De telles dérives peuvent prêter à sourire lorsqu’on n’est pas concerné par cela dans sa propre famille. En revanche, il est facile d’imaginer le désarroi de parents dont un enfant s’affirme soudain comme n’appartenant pas à l’espèce humaine. Il ne manque pas de "spécialistes" et de politiques pour refuser une approche psychiatrique et pour y voir un progrès de la liberté dans une visée anthropologique. Il est interdit d’interdire tout ce qui est déviant et tout ce qui peut écorner, peu ou prou, la vision traditionnelle de l’homme héritée des Grecs, des Latins, du judaïsme et du christianisme.
Demeurer un homme
Dans son prophétique roman apocalyptique — le premier du genre — Robert Hugh Benson, au début du XXe siècle, annonçait ainsi le règne de l’Antéchrist par l’instauration d’un "humanitarisme" détruisant la nature de l’homme et toute la réalité :
"La philanthropie avait pris la place de la charité, le contentement celle de l’espérance, et la science s’était substituée à la foi. […] Jadis, dans les premiers temps du christianisme, l’attaque de Satan s’était produite sur le corps, avec des fouets, et du feu, et des bêtes féroces ; au XVIe siècle, elle s’était produite sur l’intelligence ; au XXe siècle, elle avait eu pour objet les ressorts les plus intimes de la vie morale et spirituelle. Maintenant, il semblait que l’assaut allait être dirigé des trois côtés à la fois" (Le Maître de la terre. La crise des derniers temps).
Il est difficile aujourd’hui de demeurer un homme au sein d’un monde qui a volontairement perdu sa boussole spirituelle. Seul le regard élevé vers le ciel et vers le soleil peut nous raccrocher au sens du réel mis à mal quotidiennement par toutes les folies contemporaines. La contemplation de la Création est une bouée de sauvetage car elle nous ramène à notre juste dimension, nous rappelle la place éminente que nous occupons à condition que l’humilité nous guide et que nous acceptions tout ce qui a trait à notre nature humaine façonnée par Dieu. Dans un monde désorganisé par l’exclusion délibérée de Dieu, notre contemplation estivale, dans la paix et le silence, rechargera notre goût de vivre et notre enthousiasme à poursuivre la route, aussi caillouteuse soit-elle.












