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Le casque Bluetooth et le casque du salut

6 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Comment vivre aujourd’hui sans Bluetooth ? Pour survivre, la philosophe Marianne Durano s’y est essayée, mais entre deux casques, dit-elle, il faudra choisir !

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J’ai cédé. Après des mois de luttes contre moi-même, j’ai fini par acheter l’objet qui incarne à mes yeux l’enfermement technologique contre lequel je me bats au quotidien : un casque Bluetooth. Désormais ainsi casquée, je peux vaquer à mes affaires tout en écoutant parler des absents, voire des morts. Me voilà capable d’écosser mes petits pois tout en appelant ma grand-mère, ou de repriser mes chaussettes en assistant à une conférence de Michel Foucault. Je ne suis plus tout à fait là, ils n’y sont pas vraiment non plus, eux et moi, en suspension dans un espace sonore qui nous isole du reste du monde. Je comprends enfin le comportement étrange de mes contemporains, dans l’espace public, mais également dans l’espace domestique, qui semblent complètement absents, imperméables, dès lors qu’ils sont ainsi coiffés. Je me souviens avoir ainsi eu une longue conversation avec ma voisine de train, avant de me rendre compte qu’elle avait en réalité des écouteurs sans fil vissés aux oreilles, et qu’elle parlait depuis le début à quelqu’un d’autre que moi, loin d’ici, quelqu’un dont je ne verrai jamais le visage.

Des monades sourdes et aveugles

Le téléphone nous permettait déjà de parler à autrui sans voir son visage, le casque Bluetooth nous permet de voir le visage d’autrui sans pouvoir lui parler, tandis qu’il s’entretient lui-même avec des voix sans visage. Étrange mélange de présence et d’absence, de son et de silence, qui morcelle notre expérience du réel, fragmente notre monde autrefois commun en une myriade de bulles sonores incommunicables. Leibniz, ce drôle de philosophe du XVIIe siècle, théologien, mathématicien et juriste de génie, définissait déjà l’individu comme une "monade", une substance close sur elle-même, enfermée dans sa propre trajectoire, ses propres perceptions, sans pouvoir réellement entrer en contact avec autrui. Dans la philosophie leibnizienne, les monades reflètent chacune un point de vue unique de Dieu sur sa Création, leur expérience est irréductible et seule la Providence Divine leur permet de cohabiter harmonieusement (la fameuse "harmonie préétablie" qui a tant fait gloser Voltaire). 

Aujourd’hui prisonniers de nos prothèses technologiques, monades 2.0, je me demande quel Dieu guide nos actions et en harmonise l’ensemble. Leibniz, inventeur du calcul infinitésimal, pensait le monde comme un gigantesque algorithme divin, calculant à l’avance tous nos comportements et les réactions en chaîne qu’ils impliquent. L’hypothèse, qui me semblait difficilement soutenable il y a quelques années, est aujourd’hui devenue une affirmation banale : ce sont bien des algorithmes qui guident les pas des monades sourdes et aveugles que nous sommes devenus.

Unifier les flux

Le mot "Bluetooth", littéralement "dent bleue", a ainsi été proposé en hommage au roi du Danemark Harald 1er, dit "Harald à la dent bleu", célèbre pour avoir unifié le Danemark et la Norvège à la fin du 1er millénaire. Quel rapport avec la choucroute, me direz-vous ? Eh bien, d’après Jim Kardach, ingénieur participant au groupe d’intérêt formé par les entreprises Ericsson, Intel et Nokia qui a développé la technologie bluetooth, cette dernière était censée unifier les différents appareils entre eux, tout comme Harald avait unifié le Danemark à la Norvège. Le logo Bluetooth est même constitué des initiales en alphabet runique de Harald Blåtand (ᚼ) et (ᛒ). Tout ceci ressemble à une mauvaise théorie du complot, sur fond de mythologie viking, mais c’est pourtant ainsi que l’histoire de mon casque a commencé : des geeks qui fantasment un Moyen-Âge nordique, et rêvent d’unir les êtres comme Harald à la dent bleue avait uni les siens mille ans auparavant. Chacun son casque… Le Bluetooth se conçoit donc dès l’origine comme une technologique d’unification et d’harmonisation des flux, exactement comme Dieu programmant son "harmonie préétablie" chez Leibniz.

Le casque du salut

En effet, si j’ai cédé au casque à la dent bleue, c’est bien pour suivre le rythme des flux dans lesquels je suis entraînée, souvent à mon corps défendant : flux des coups de fils, auxquels il faut répondre, flux des informations, qu’il ne faut pas rater, flux des paroles, des opinions, des théories, qu’il est difficile d’ignorer sous peine de démissionner intellectuellement de ce monde. Et nous voilà pris dans les rets. Le mot "réseau" provient ainsi du latin retis, signifiant le "filet", ensemble de nœuds et de liens dont on ne peut se dépêtrer. Tel un rétiaire, ce gladiateur romain armé d’un casque et d’un filet, me voilà désormais équipée pour affronter notre monde… 

Saint Paul, dans son Épître aux Ephésiens (6, 17) nous propose, lui, un tout autre armement : "Prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin ; prenez aussi le casque du salut, et l'épée de l'Esprit, qui est la parole de Dieu." On ne peut, c’est bien connu, porter deux casques à la fois. Pour revêtir l’armure divine, et me sortir des rets du malin, peut-être vais-je déserter l’armée d’Harald à la dent bleue, et jeter mon casque Bluetooth aux orties. Les orties, c’en est d’ailleurs la pleine saison, saison des soupes et des pestos de cette herbe qui blesse les ignorants et soigne les autres : il n’y a qu’à se baisser et à tendre la main, pourvu que l’on soit un peu attentif au monde qui nous entoure, et aux merveilles que Dieu a semées à notre portée.