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“Croire, douter, espérer” : Éric Baccard, médecin légiste au service de la vérité

Pendant près de quarante ans, le médecin légiste Éric Baccard a enquêté sur les morts les plus violentes : catastrophes collectives, crimes de guerre, génocides. De l’incendie du tunnel du Mont-Blanc aux charniers des Balkans, en passant par les archives de Nuremberg, il raconte comment la médecine légale permet de rendre une identité aux victimes, d’établir la vérité et, parfois, de réparer l’Histoire.

11 min de lecture

Source: ERIC CABANIS / AFP

Des parents des 39 victimes de l'incendie du tunnel du Mont-Blanc, le 25 mars 2000 à Chamonix.

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Médecin légiste pendant près de quarante ans, Éric Baccard a consacré sa carrière à faire parler les morts au service de la vérité et de la justice. Expert agréé par la Cour de cassation, il a d'abord exercé en France sur plusieurs affaires criminelles majeures, parmi lesquelles la catastrophe du tunnel du Mont-Blanc ou encore le massacre de l'Ordre du Temple solaire. Son parcours l'a ensuite conduit sur les théâtres des plus graves violations des droits humains, au sein du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie puis de la Cour pénale internationale, où il a contribué au développement des capacités de médecine légale et de police scientifique. Des charniers des Balkans aux enquêtes sur les crimes contre l'humanité en Afrique, il a participé à l'établissement de la preuve scientifique dans certaines des affaires les plus sensibles de la justice internationale. Auteur de Nécropoles. Du fait divers au crime contre l'humanité, il porte aujourd'hui un regard unique sur la violence humaine, le travail de mémoire et la quête de vérité. "La conviction d’œuvrer pour la vérité, de contribuer à la justice (...) et de permettre aux proches d’accomplir enfin leur travail de deuil m’a toujours permis de continuer à espérer, sinon à croire", confie-t-il à Aleteia. Entretien.

Aleteia :Vous avez été confronté à des catastrophes majeures et à des scènes de guerre extrêmes. Y a-t-il une mission qui a constitué un avant et un après dans votre vie ?
Éric Baccard : Il est difficile de n’en retenir qu’une. Trois expériences ont profondément marqué ma carrière. La première est l’incendie du tunnel du Mont-Blanc en 1999. Pendant plusieurs jours, nous avons travaillé dans un environnement d’une dangerosité exceptionnelle. Lorsque nous avons enfin pu pénétrer dans le tunnel après la baisse des températures, des fragments de la voûte continuaient à s’effondrer. J’ai alors compris concrètement ce qu’était le risque pour les intervenants.

Eric Baccard

La deuxième expérience est mon engagement au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, où j’ai été chargé de superviser les autopsies liées au conflit du Kosovo. J’y ai été confronté à une grande diversité de blessures et à l’ampleur des crimes commis contre les populations civiles.

Enfin, l’accès aux archives du procès de Nuremberg a constitué un moment unique. Examiner des pièces conservées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale fut pour moi un véritable pèlerinage mémoriel aux confins de l’humanité. Nuremberg marque la naissance de la justice pénale internationale telle que nous la connaissons aujourd’hui.

L’accident du Mont-Blanc a profondément marqué les Français. Que découvre un médecin légiste dans une catastrophe de cette ampleur ?
Dans le tunnel, les températures ont atteint près de 1 000 degrés dans un espace clos. Les corps ont subi des destructions considérables et beaucoup de victimes ont été réduites à des fragments osseux. Certaines avaient quitté leur véhicule pour tenter de s’échapper, ce qui compliquait encore les recherches.

Après l'incendie du tunnel du Mont-Blanc.

Dans ces circonstances, l’identification devient essentielle. Les familles ont besoin de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches et de pouvoir se recueillir. Nous avons travaillé comme des archéologues, en reconstituant les positions anatomiques des restes humains, en utilisant les dossiers dentaires — les dents résistent remarquablement au feu — ainsi que les objets personnels retrouvés sur place.

Vous êtes également intervenu dans les Balkans pendant la guerre. Comment travaille-t-on comme médecin légiste au milieu d’un conflit ?
Lorsque je suis arrivé au Kosovo en 1999, le conflit était encore en cours. L’un de mes premiers objectifs a été de mettre en place une méthodologie commune pour inventorier les sites et documenter les preuves de manière rigoureuse. Ce travail a ensuite contribué aux procédures engagées contre les responsables des crimes. Face à la barbarie, le rôle du médecin légiste est avant tout de documenter les faits. Les victimes témoignent à travers leurs blessures et leurs mutilations. Notre mission consiste à établir la vérité scientifique afin que la justice puisse ensuite faire son travail.

Les crimes de guerre et les massacres de masse ne vous ont-ils pas fait perdre foi en l’humanité ?
Paradoxalement, non. J’ai vu des hommes basculer volontairement dans la barbarie : tortures, viols, massacres, esclavage. Les violences sexuelles, notamment, sont souvent utilisées comme une véritable arme de guerre. Mais j’ai également rencontré des femmes et des hommes qui, malgré des contextes terribles, continuaient à faire preuve de dignité, de courage et de bienveillance. Ces exemples existent dans toutes les cultures et toutes les religions. Ils rappellent que même dans les situations les plus sombres, subsistent des raisons d’espérer.

Votre travail dépasse-t-il la médecine pour toucher à une forme de devoir de mémoire ?
Pour tout professionnel engagé dans une activité médicolégale, la conviction d’être le dernier témoin capable de faire entendre la voix d’une victime ou d’un groupe de victimes constitue une motivation constante. À travers l’expertise, ce témoignage porte notamment sur les derniers instants de leur vie, les causes de leur mort et les circonstances dans lesquelles elle est survenue. En ce sens, au-delà de sa dimension judiciaire, la médecine légale participe d’un véritable devoir de mémoire, à la fois moral et éthique.

Procès Milosevic.

J’ai particulièrement ressenti cette responsabilité lorsque ma carrière s’est orientée vers l’étude des violations graves des droits humains, d’abord au sein du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, puis dans le cadre de la Cour pénale internationale. Ce sentiment a atteint son paroxysme en 2006-2007 lorsque, à la demande du greffier en chef de la Cour internationale de justice, j’ai été amené à examiner plusieurs pièces à conviction présentées lors du procès de dignitaires nazis devant le Tribunal militaire international de Nuremberg : des peaux humaines tannées ainsi que du savon fabriqué à partir de graisse humaine. Conservées depuis 1950 au Palais de la Paix, à La Haye, ces bioarchives étaient placées sous la garde de la Cour internationale de justice. J’ai vécu cet accès exceptionnel comme un véritable pèlerinage mémoriel aux confins de l’humanité, Nuremberg incarnant dans l’Histoire la naissance de la justice pénale internationale.

Dans votre métier, comment éviter de réduire une personne à un "corps", à un dossier ou à une affaire judiciaire ?
Dès le premier contact avec la dépouille, chaque intervenant se doit d’adopter une attitude empreinte de respect et de dignité. Toute forme de désinvolture ou de plaisanterie déplacée est proscrite. Le nombre de personnes présentes lors d’une autopsie est strictement limité à celles dont la présence est nécessaire sur les plans légal et technique, tandis que l’accès demeure interdit au public comme à la presse.

Ce respect n’est d’ailleurs pas seulement moral : il constitue une obligation légale. La loi du 19 décembre 2008 rappelle ainsi que "le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort" et que les restes des personnes décédées doivent être traités "avec respect, dignité et décence". Cette exigence s’applique de manière identique, que l’identité de la personne soit connue ou inconnue.

La confrontation répétée à des destins brisés et à des morts tragiques conduit à relativiser de nombreuses préoccupations individuelles, voire certaines inquiétudes collectives qui peuvent paraître dérisoires à cette lumière.

Pour le médecin légiste ou l’anthropologue, la dépouille représente bien davantage qu’un corps. Dès les premières informations transmises par les enquêteurs, une histoire commence à émerger. Au fil des investigations, la personne retrouve progressivement une identité et les circonstances de ses derniers instants deviennent plus tangibles. Les vêtements, les objets personnels, parfois une photographie conservée dans une poche, évoquent une existence passée, des liens familiaux, des souvenirs heureux. Les cicatrices, les tatouages ou les traces d’interventions chirurgicales permettent également de reconstituer une partie de son histoire. Cette approche profondément humaniste s’apparente à une forme de dialogue silencieux avec la personne défunte.

Certaines situations rendent toutefois cet exercice plus difficile. Lors de l’exhumation de charniers contenant de nombreuses victimes, notamment dans des contextes de guerre, les impératifs de sécurité et le volume des corps imposent parfois une approche plus technique. Il en va de même lorsque les dépouilles sont fortement dégradées par la putréfaction, un long séjour dans l’eau ou encore lorsqu’elles ont été démembrées. Ces "body parts", fréquemment rencontrés en Bosnie, témoignaient d’une volonté délibérée d’empêcher toute identification ultérieure. Dans ces circonstances extrêmes, l’approche scientifique doit nécessairement primer, sans jamais faire disparaître le respect dû aux victimes.

Cette proximité quotidienne avec la mort change-t-elle la manière de vivre ?
Il existe indéniablement un retentissement sur la vie personnelle. La confrontation répétée à des destins brisés et à des morts tragiques conduit à relativiser de nombreuses préoccupations individuelles, voire certaines inquiétudes collectives qui peuvent paraître dérisoires à cette lumière. Cette proximité quotidienne avec la mort violente doit toutefois être mise en perspective avec la vie qui se poursuit à l’extérieur des salles d’autopsie. Les faits auxquels nous sommes confrontés demeurent exceptionnels au regard de l’immense majorité des comportements humains. Il ne faut pas oublier non plus les progrès accomplis au fil des siècles, qu’il s’agisse de l’allongement de l’espérance de vie ou des traitements qui permettent aujourd’hui de guérir des maladies autrefois mortelles.

Qu’est-ce que votre foi vous a apporté au cours de cette expérience ?
Dans mon activité professionnelle, j’ai toujours observé une stricte neutralité à l’égard des convictions religieuses. Pour autant, la confrontation répétée à la violence extrême, du fait divers jusqu’au crime contre l’humanité, a suscité chez moi de fréquentes interrogations spirituelles. Il est difficile de conserver une foi intacte lorsque ses convictions se heurtent à l’ampleur de la barbarie. Pourtant, c’est souvent dans l’exemple des survivants et des communautés meurtries que l’on trouve les raisons d’espérer.

Il m’est arrivé d’éprouver du découragement face à la répétition des crimes les plus graves et à l’immensité des tâches à accomplir. Pourtant, la conviction d’œuvrer pour la vérité m’a toujours permis de continuer à espérer, sinon à croire.

La lecture de la Bible, qui côtoyait sur ma table de nuit à La Haye l’Iliade et l’Odyssée, a également nourri ma réflexion professionnelle. Certains récits bibliques trouvent un écho saisissant dans les situations rencontrées sur le terrain. La figure du bouc émissaire, chargé symboliquement de tous les maux d’une communauté, renvoie aux mécanismes à l’œuvre dans de nombreux génocides et crimes contre l’humanité. Les massacres d’enfants évoquent quant à eux le massacre des Innocents relaté dans l’Évangile selon saint Matthieu ou encore les enfants hébreux condamnés à périr dans le Nil sur ordre du Pharaon. Parmi les textes qui m’ont particulièrement accompagné figurent également plusieurs Béatitudes du Sermon sur la montagne : "Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés" ; "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés"... Ces paroles ont toujours trouvé une résonance particulière dans mon métier. Il m’est arrivé d’éprouver du découragement face à la répétition des crimes les plus graves et à l’immensité des tâches à accomplir. Pourtant, la conviction d’œuvrer pour la vérité, de contribuer à la justice, de participer à la réduction des tensions entre les communautés et de permettre aux proches d’accomplir enfin leur travail de deuil m’a toujours permis de continuer à espérer, sinon à croire. Croire, douter, espérer : ces trois verbes résument sans doute le mieux ce parcours.