Depuis que la République a fait du laïcisme une idéologie civilisationnelle et du citoyen un individu autonome sous contrôle, analyse Jérôme Fehrenbach dans "La République épuisée", la société se disloque et la personne se dénature. Pour l’historien, la République a sapé son socle naturel en refoulant le christianisme hors des murs de la cité.
En révélant la dislocation de l’espace politique, la dissolution incomprise de juin 2024 aurait pu être précieuse pour les échéances de 2027. L’émiettement politique a été maintes fois analysé, reflet d’une atomisation de la société en groupes, clans et bulles d’opinion qu’une nouvelle loi de gravité semble aspirer dans une infernale tripartition politique (un camp de la prédation, un "parti de l’ordre" ou "cercle de la raison" aux multiples variantes, un camp de la remise en cause radicale, tous trois irréconciliables).
La crise du modèle républicain
Portons le regard plus loin que la scène politique de 2026. Tentons de déblayer l’amoncellement des défis dont la France est encerclée. Interrogeons plutôt notre "modèle" institutionnel et social, y compris dans ce qui semble faire au mieux consensus, non pour contempler un paysage dévasté, mais pour en discerner les causes. Les 150 ans de l’installation définitive de la République (1875-1879) auraient dû nous conduire à inventorier le bilan du prétendu "pacte" républicain confronté à une crise sans précédent.
Notre "modèle" républicain s’est construit en quatre strates. La première (1789-1794) coïncide avec l’apparition des concepts de loi, expression de la volonté générale et de Salut public, l’un et l’autre avec leurs germes pathogènes liberticides toujours actifs. La seconde est l’excommunication de l’Église catholique intervenue entre 1881 et 1906 après la déchristianisation ratée de 1793, avec une laïcité impérative qui ferme l’espace public à toute conviction religieuse. La troisième est l’État providence, à partir de 1920-1945, avec son cortège sans cesse enrichi de mesures de solidarité devenues fardeau. La quatrième, depuis le milieu des années 1980, est celle de l’État de droit, notion d’une complexité croissante, d’un côté mêlant des finalités tirées des droits de l’homme à un agglomérat de jurisprudence, de politiques de conformité, d’organismes de contrôle et de censure paralysant des pans entiers de l’action publique, de l’autre ouvrant les portes d’un affranchissement sans limites de l’homme.
Deux dérives
Pour le citoyen de bonne volonté, ce modèle, ordonnancé autour d’une République "sociale" n’est plus ajusté aux défis contemporains. Pour le croyant, ce "modèle" de République "laïque" n’est plus configuré au double dessein de Dieu pour l’homme : celui de la joie au milieu de sa création voulue par son amour ; mais surtout celui de la vie en abondance promise par le Christ, à découvrir au travers de la proposition chrétienne, à découvrir par l’expérience du don de soi et de la fraternité authentique.
Notre République stratifiée a engendré deux dérives : la substitution d’une idéologie républicaine au christianisme ; la dénaturation de la personne condamnée à un effacement devant l’individu affranchi de tout lien à la morale, la biologie, l’histoire, la société.
Un laïcisme civilisationnel
Depuis 1990, sous prétexte de préserver une coexistence pacifique des Français de confessions diverses, la République pousse les feux d’un laïcisme civilisationnel, poursuivant dans le catholicisme un adversaire fantasmé. Colonne vertébrale de la République, la laïcité devient objet d’idolâtrie, avec ses vérités tronquées, son culte exclusif et froid. Marx est mort, Francis Fukuyama a vieilli. Il n’empêche : la République devrait s’imposer comme fin de l’Histoire. Elle se fait insensiblement idéologie, en ce qu’elle prétend non seulement fixer une orthopraxie des comportements dans la vie sociale ou intime, dans la liberté d’expression politique ou religieuse, mais aussi expliquer rétroactivement le passé, dans une approche intellectuelle totalisante. On prétend ainsi faire de la France la fille naturelle de la République, née en 1945, quand il serait plus correct de voir dans la République une fille cadette et légitime d’une France chrétienne plus que millénaire. La devise de la République, dans sa pureté, est pourtant issue directement de la doctrine chrétienne, la séparation du temporel et du spirituel aussi. En refoulant le christianisme hors des murs de la cité, la République sape son socle naturel. Elle rejette hors de son cercle de potentiels serviteurs loyaux.
De la personne à l’individu sous contrôle
Au terme de 150 ans d’évolution, elle a en outre transformé la personne en individu désunifié, tout à tour acteur de fonctions sociales variées : consommateur, ayant-droit, électeur, administré, assujetti, redevable, assuré social, patient — l’ensemble, technocratiquement massifié, protégé mais contrôlé. Avec en toile de fond un axiome de liberté absolue et d’optimisation individualiste, dont le choix de la mort sera pour les partisans de l’euthanasie l’accomplissement supposé. La personne humaine pourtant n’est pas sécable en objets d’administration. Une société politique ne peut durablement fonctionner ainsi. Elle suppose une adhésion de cœur, par la personne dans toutes ses fibres ; elle suppose sinon un serment explicite de fidélité, du moins une loyauté réciproque, un entrelacs de droits et des devoirs, double condition de la dignité de la personne reconnue et reconnaissante. Dix ans après le ralliement (1891) la République a traité avec déloyauté les catholiques. Sans déni, ne nous arrêtons pas à la blessure laissée par cette trahison. Suscitons plutôt le débat sans tabou sur le sens de nos institutions, sur la quête du destin collectif, et sur la place inéluctable du christianisme, dont la doctrine, indépendamment de l’adhésion ou non à la foi, est vitale pour préserver notre espace public de ses vieux démons et nous protéger de la déshumanisation post-démocratique.
Pratique :



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