En apparence, Madagascar semblait rentrer dans le temps de la discussion. La "concertation nationale" doit en effet tracer les contours de la refondation politique annoncée par le colonel Michaël Randrianirina après son putsch du 15 octobre 2025. Mais son report ne contribue pas à rétablir la confiance entre un pouvoir militaire en quête de consolidation et une société civile inquiète. L’Église catholique occupe une place singulière dans le pays, par son audience et la régularité de ses prises de position. Les évêques sont intervenus plusieurs fois sur la situation complexe du pays et leur dernière déclaration, datée du 15 mai, consomme les divergences en gestation depuis des mois. Pour les catholiques, la situation est claire : la transition ne peut pas être un écran pour consolider un pouvoir autoritaire sous couvert de refondation.
Concertation ou flou politique ?
Dans leur message les évêques malgaches prennent soin de maintenir un ton pastoral, mais le contenu est sans ambiguïté. La conférence épiscopale y salue les aspirations de la jeunesse qui a porté le soulèvement de 2025 : "Vous, chers jeunes […], vous êtes l’espérance puisque votre vie actuelle détermine l’avenir." Mais elle alerte sur un risque de plus en plus saillant : voir la transition trahir les attentes populaires. Les évêques pointent ainsi le flou entourant la "Refondation" et évoquent une absence de "feuille de route politique claire et bien définie".
La référence à des échéances électorale est explicite et rejoint d’ailleurs les inquiétudes de l’UA et de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC) sur l’effectivité d’une transition vers des élections démocratiques et équitables, condition de la normalisation de leurs relations avec Antananarivo. De facto, tous les acteurs s’accordent sur le fait que la stabilité de Madagascar rime avec le retour de scrutins transparents. Ce qui posera d’ailleurs la question du retour de l’ancien président Andry Rajeolina, une hypothèse que l’Église n’a semble-t-il ni évoquée ni écartée.
Un avertissement politique
Les évêques rappellent également que "la Grande Île ne saurait être réservée à quelques privilégiés". Une tournure modérée, mais un avertissement politique limpide dans une île où la concentration du pouvoir et des rentes économiques au profit de cercles restreints est documenté depuis des décennies.
L’Église catholique apparaît moins comme une force d’opposition partisane que comme un organe de stabilité. Si elle a la capacité à parler à la fois à la jeunesse mobilisée et aux autorités militaires, elle n’en demeure pas moins engagée pour la stabilité de Madagascar.
Cette prise de position intervient au milieu du flou persistant autour du démarrage de la concertation nationale, censée être mené par le FFKM (le conseil œcuménique des églises chrétiennes). Organe œcuménique réunissant catholiques, protestants réformés, luthériens et anglicans, le FFKM a souvent joué un rôle de médiation dans les crises politiques malgaches depuis la fin du XXe siècle. En confiant officiellement les clés de la démarche au FFKM, le régime du colonel Randrianirina, lui-même de confession évangélique, souhaite donner un rôle social majeur aux chefs des différentes églises chrétiennes. Mais si les évêques sont favorables à la paix, ils veulent aussi se montrer prudents afin de ne pas être instrumentalisés.
L’Île rouge sous tension
Derrière les formules policées du 15 mai, il est difficile de ne pas lire une critique des événements des derniers mois. Les évêques évoquent les intimidations du régime et "l’arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir". Cette critique pourrait se traduire à court terme comme une rupture entre le gouvernement et l’Église. Ce serait une première sur la Grande Île. Les évêques catholiques font ici écho aux poursuites engagées ces derniers mois contre les opposants au régime. En particulier les arrestations d’avril visant des figures du mouvement Gen Z Madagascar, cette jeunesse connectée qui avait été la cheville ouvrière des manifestations contre les coupures d’eau et d’électricité et contre la corruption. Ainsi que l’affaire du colonel Patrick Rakotomamonjy, visé pour « atteinte à la sûreté de l’État » après avoir mis en cause la conduite de la transition. À quoi s’ajoute les débats autour de certains juges : le parquet d’Antananarivo a ainsi demandé, puis obtenu, l’autorisation de poursuites contre quatre juges constitutionnels, accusés de "complot en vue de déstabilisation" pour avoir soutenu la recevabilité d’une requête en destitution du colonel Randrianirina déposée par un député.
À cela s’ajoute la chasse aux sorcières qui sévit sur l’Île et de plus en plus abondamment commentée en Afrique et en Europe. Récemment, le journal Le Monde constatait à son tour que "la traque judiciaire des anciens dirigeants s’accélère". La lutte anticorruption et les accusations d’atteinte à la sûreté de l’État visent quasi exclusivement l’entourage d’Andry Rajoelina et les figures réputées proches de l’ancien régime. L’anticorruption semble donc devenir un instrument politique plus qu’une politique publique.
L’Église catholique, sentinelle inquiète
Cette posture n’est pas née avec la déclaration du 15 mai. Dès les semaines qui ont suivi la chute du président Rajoelina, la conférence épiscopale est intervenue dans le débat public. Dans son message de novembre 2025, la CEM insistait déjà sur "le rôle majeur" de la jeunesse, et relayait une inquiétude : "Voir le processus actuel s’écarter des aspirations profondes des jeunes et du peuple." Puis, au mois de mars, Vatican News rapportait la position des évêques malgaches venus rencontrer Léon XIV quelques jours plus tôt. Ceux-ci exprimaient, via le Père Rafanomezantsoa, coordonnateur de la conférence épiscopale, leur souhait d’une "marche vers les élections crédibles et démocratiques". L’Église catholique apparaît moins comme une force d’opposition partisane que comme un organe de stabilité. Si elle a la capacité à parler à la fois à la jeunesse mobilisée et aux autorités militaires, elle n’en demeure pas moins engagée pour la stabilité de Madagascar.
Or le message de l’épiscopat percute la dynamique actuelle de verrouillage institutionnel, et de répression, dénoncée par un nombre croissant d’observateurs. Plus que jamais, les évêques malgaches se voient comme des sentinelles vigilantes de leur pays et veulent alerter sur les dérives que Madagascar pourrait connaître.









