Sans vouloir préjuger des trois prochaines semaines, le match paraît pourtant plié : la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) va bien sacrer quatre évêques sans mandat pontifical, alors que le Dicastère pour la doctrine de la foi a prévenu que cela entraînerait ipso facto une excommunication des consécrateurs, consacrés et adhérents. La chose est-elle si grave ? Après tout, à l'échelle du catholicisme, la FSSPX est une réalité parfaitement microscopique : aux alentours de 1.500 membres, dont deux évêques, plus 700 prêtres, 260 séminaristes, et environ 600.000 fidèles. C'est presque rien face au bon million de clercs (5.430 évêques, 407.000 prêtres, 107.000 séminaristes, 48.000 religieux, 590.000 religieuses) et au milliard et demi de catholiques.
La culture du groupe minoritaire
Bref, les sacres à venir pourraient n’être qu’un épiphénomène, étape de la constitution d’un rameau catholique autocéphale, à l’instar de ce que le catholicisme a déjà connu avec le vieux-catholicisme (1872-1873), l’Église indépendante philippine (1902), l’Église polonaise américaine (1904), l’Église mariavite (1907), l’Église catholique apostolique brésilienne (1945), la Legio Maria kenyane (1962-1963), l’Église chrétienne palmarienne de Carmes de la Saint Face (1978). Malgré tout, puisque les sciences sociales tiennent qu’une réalité marginale et périphérique dit toujours à sa manière des aspects fondamentaux des réalités centrales, il vaut la peine de se pencher dans cette perspective sur ce que la FSSPX révèle du catholicisme.
La première est la tendance structurelle du catholicisme contemporain à se transformer en groupe minoritaire se pensant et se revendiquant tel, dans une société qui a désinstitutionnalisé l’appartenance religieuse et se fonde sur des normes autonomes divergeant de celles de religions en appelant à une autorité antérieure, extérieure et supérieure. Avec ses activités et institutions visant la conservation d’une identité religieuse pensée comme dissidente dans la modernité contemporaine, la FSSPX se focalise sur le champ religieux, actant à sa manière (et quoi qu’elle en veuille) la déliaison des champs sociaux. Elle transforme ses fidèles en des virtuoses du religieux, estimant implicitement que l’appartenance héritée ne suffit pas au salut. Elle consone ici avec une Église qui a accepté à Vatican II la fin de la superposition du social et du religieux, en rupture avec tout ce qui s’était construit depuis les temps carolingiens, et qui valorise désormais l’adhésion libre par conversion personnelle au nom d’une conception purifiée du religieux.
Lorsque le social se disait par le religieux
Cependant, elle s’en distingue aussi en continuant à défendre et pratiquer le mécanisme de transmission sociale qu’est l’affiliation familiale, seul reste d’une intégration automatique qui existait lorsque le social se disait par le religieux. À cet égard, elle ne méprise pas des médiations sociales que le catholicisme réformiste des années 1950-1970 qui a produit Vatican II a considéré comme impurs. Sa défense discursive du "règne social du Christ" et sa critique corrélative de son abandon par l’Église ne traduit ainsi pas seulement la conservation de l’univers intransigeant du long XIXe siècle catholique. Elle exprime aussi une compréhension sociologique plus nette des conditions de la reproduction religieuse et du possible modelage du social par le religieux, assumant l’instrumentalité nécessaire de mécanismes sociaux dans l’accès au salut. Ce point demeure en effet un des impensés du catholicisme contemporain, même si des polémiques sur la communautarisation comme solution nécessaire ou sur le rapport entre identité nationale et catholicisme montrent que la question travaille certains hiérarques, intellectuels ou fidèles.
Une lecture mythifiante de Vatican II
L’intérêt socio-historique de la FSSPX est aussi de révéler la mythification (l’idolâtrie ?) de Vatican II, en ses deux facettes. D’abord, le concile est considéré comme la fondation incontestable du catholicisme contemporain, qu’il s’agisse d’en célébrer le prophétisme, la profondeur et les résultats, ou d’en nier l’orthodoxie, la validité et la fructuosité. Il devient ainsi la métaphysique catholique, soit d’une blancheur immaculée, action directe de l’Esprit Saint, soit d’une noirceur insondable, prise de pouvoir démoniaque. Ensuite, la FSSPX et nombre de catholiques s’accordent à penser que Vatican II est un bloc, de son ouverture jusqu’à sa réception. Pour ses défenseurs, la substitution de projets épiscopaux à ceux de la Curie dès l’ouverture du concile a permis de déployer un catholicisme renouvelé dont la réception par les réformes subséquentes, spécialement en liturgie, a montré la cohérence absolue. Pour ses détracteurs, avec le coup de force épiscopal du début du concile, le remplacement de la pure doctrine romaine par de frelatées théologies franco-belgo-germaniques a produit un effondrement doctrinal et pastoral et un basculement dans une forme de modernisme empêchant, ou presque, l’accès au salut.
Cette lecture mythifiante de Vatican II fait assez radicalement fi de ce qu’est toute réalité historique, toujours traversée de plusieurs logiques ou tendances non homogènes, pouvant se superposer, s’intriquer, aboutissant à des résultats bâtards — surtout, en matières intellectuelles ou d’édictions normatives, lorsqu’il faut aboutir et que le temps presse. Continuités, ruptures, inflexions, reformulations, tout cela se produit en différents moments et sur différents thèmes, selon des dynamiques qui changent de 1962 à 1965, et qui font que le Vatican II de 1963 n’est pas celui de 1965, et que celui de 1965 est lui-même pluriel. Il est donc une complexité à observer comme telle, quand bien même d’aucuns plaident la cohérence globale d’un "esprit du concile" — où tout un chacun met ce qu’il veut, ce qui est en soi significatif d’une absence de clarté globale.
Communion et débat
Des acteurs conciliaires en étaient conscients, puisqu’ils ont fait intégrer aux actes du concile que son enseignement devait être situé, hiérarchisé et interprété (notifications du secrétaire général du concile à la 125e congrégation générale et Nota explicativa prævia, adjointes à la constitution dogmatique Lumen gentium). On n’a que peu relevé ce point, véritable nouveauté dans la pratique conciliaire, et les conséquences qui auraient pu en être tirées : qu’il était possible de réaliser une communion en tension fondée sur un débat herméneutique, comme cela s’était produit du concile de Constance (1414-1418) au concile de Vatican I (1869-1870) entre l’Église gallicane (les Églises du royaume de France) et l’Église de Rome, divergeant en matière d’ecclésiologie à propos de la supériorité du concile sur le pape. Au contraire, l’invocation cumulative des autorités du concile et du pape firent de Vatican II une idéologie de gouvernement autoritaire acceptant paradoxalement l’innovation radicale et la pulvérulence pratique du moment qu’on affirmait s’inscrire dans la dynamique conciliaire. Y répondit et y répond encore la contre-idéologie tradi-intégriste, qui se présente comme la pure préservation d’un catholicisme antimoderne dont elle ne perçoit pas les actualisations interprétatives qu’elle lui fait subir.
Les mutations de l’exercice de l’autorité
In fine, le cas FSSPX permet de pointer les mutations de l’exercice de l’autorité hiérarchique dans le catholicisme. Celle-ci est pondérée, voire timorée, dans l’expression et les actes, avec ceux dont on doute qu’ils obéissent de toute façon. Elle est directe, voire tyrannique, avec ceux dont on pense qu’ils devraient obéir au nom de leur salut dans lequel il est impératif de les faire entrer, au risque de la rupture. Dans tous les cas, elle est contestée en sa pratique voire en son essence, tout ce qu’elle fait ou ne fait pas étant retenu contre elle — comme si elle payait le poids dont elle avait pesé sur les catholiques de 1870 à 1965.
Bref, en 2026, Mai 68 n’est pas fini dans le catholicisme : surinvestissement, sur-idéologisation et sur-contestation — le tout, dit-on, pour le salut de l’Église et du monde.










