Des trésors de l’art sacré byzantin qui ont bien failli disparaître : du 13 juin au 15 novembre 2026, le musée des Beaux-arts de Chambéry accueille une exposition exceptionnelle destinée à faire découvrir une partie encore peu connue du patrimoine sacré albanais, les icônes. Fruit d’une collaboration avec le Trésor du musée national d’Art médiéval de Korça, ville située à l’est du pays, cette exposition réunira une cinquantaine d’icônes orthodoxes allant de la période byzantine tardive (XIVe siècle) à la période moderne du XXe siècle.
Ce partenariat s’inscrit dans le cadre d’un jumelage entre les villes de Korça et de Chambéry, mis en place en 2024, et dans la continuité de la demande d’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne. Selon Nicolas Bousquet, directeur du musée des beaux-arts, "la francophilie de cette région est également liée au lien entre la France et l’Albanie", un lien qui remonte à plus d’un siècle, l’Albanie ayant été placée sous administration française entre 1916 et 1920.
Le musée de Korça abrite une impressionnante collection d’environ 6.400 icônes orthodoxes. Ces œuvres, pour la plupart réalisées par des artistes anonymes, sont à la fois des réceptacles précieux de la spiritualité orthodoxe et de véritables témoins de l’histoire mouvementée de l’Albanie. Au cours des premiers siècles de notre ère, la région correspondant à l’actuelle Albanie fait partie de l’Empire romain, puis de l’Empire byzantin. Le christianisme s’y diffuse progressivement, notamment dans les villes côtières et les centres urbains. À partir du IVe siècle, il devient religion dominante dans l’Empire romain, ce qui accélère son implantation dans les Balkans.
L’Albanie passe ensuite sous domination ottomane au XVe siècle, entraînant la conversion d’une partie de la population à l’islam. En 1967, sous le régime communiste, le pays est proclamé "premier État athée du monde". Toutes les religions sont alors interdites, les lieux de culte fermés ou détruits, et les pratiques religieuses sévèrement réprimées, dans l’espace public comme privé.
Sauvées de la destruction
C’est dans ce contexte que les icônes aujourd’hui exposées ont été sauvées in extremis de la disparition. "Pendant la période de la dictature, une grande partie du patrimoine sacré a été détruite. Mais certaines personnes ont recueilli les œuvres et les ont entreposées dans l’église de la Dormition de la Vierge à Korça", relate Fjoralba Prifti, directrice du musée national d’Art médiéval de Korça. Ce lieu a ensuite servi de dépôt central avant la création du musée actuel.
L’exposition adopte un parcours chronologique afin de mesurer l’évolution de l’art byzantin au fil des siècles. Le visiteur découvre d’abord la période byzantine tardive (XIVe–XVe siècles), inaugurée par une représentation de l’archange Michel. Cette œuvre majeure, peinte vers 1500 par un auteur anonyme, le montre en commandant des armées célestes, vêtu d’une armure et en tunique rouge, tenant une épée dans la main droite et une sphère symbolisant le monde chrétien dans la main gauche.

Plus loin, un saint Jean-Baptiste attribué à Grifo di Tancredi, élève de Cimabue, se détache sur un fond d’or, caractéristique de l’iconographie orthodoxe, qui symbolise la présence divine. Les auteurs de ces représentations, encore aujourd’hui, les réalisent avant tout dans une démarche profondément spirituelle.
Sous la domination ottomane, les ateliers de peinture d’icônes et de fresques se maintiennent dans certaines régions. On découvre ainsi l’œuvre d’Onufri (Onuphre Argitès), considéré comme l’un des plus grands maîtres de la peinture post-byzantine dans la région, dont le style mêle traditions byzantines et influences de la Renaissance italienne. La Transfiguration du Christ, Le Baptême du Christ ou encore La Descente aux Enfers illustrent la finesse de son art et la richesse de son langage visuel.

Plus époustouflante encore est la présentation de l’iconostase; cette cloison ornée d’icônes qui sépare, au cours de la Divine liturgie, la nef où se tiennent les fidèles et le “Saint des saints” où se déroule le mystère eucharistique. Le visiteur peut ensuite déambuler jusqu’à l’ultime partie de l’exposition consacrée à la période moderne. Ici, volumes et paysages prennent plus de place dans les représentations, comme le laisse voir l’icône de saint Démétrios, soldat protecteur de Thessalonique, écrite au Mont Athos. Dressé sur un cheval à la manière de saint Georges, il terrasse le tsar de Bulgarie mort en 1207 lors du siège de la ville. Derrière lui apparaissent les murailles et la mer. Reste au visiteur à parcourir ces fragments d’éternité, où l’art sacré devient archive vivante d’un pays à la foi longtemps contrainte au silence.
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