113 millions de litres d’eau. C’est ce qu’un data center dédié à l’intelligence artificielle a consommé en un an en Géorgie, aux États-Unis, pendant que les habitants d’Atlanta, à quelques kilomètres de là, devaient rationner chaque goutte en pleine sécheresse. L’eau, bien commun par excellence, est transformée en ressource privée au service d’une poignée d’acteurs. Et ce n’est qu’un exemple. Idem pour les terres rares, extraites au prix de la destruction des écosystèmes et de la santé des populations locales, l’énergie, accaparée par des infrastructures qui, en 2026, pourraient à elles seules faire doubler la consommation électrique mondiale des centres de données d’ici 2030... Sans oublier les profits, concentrés entre les mains de quelques géants du numérique, tandis que les travailleurs qui alimentent les modèles d’IA en données, peinent à en voir la couleur.
Les "data centers" consomment sans compter
L’intelligence artificielle a besoin de ressources matérielles et cette réalité est brutale : exploitation des ressources de la Terre, de l’énergie, du travail humain. Mais à qui appartiennent les biens de la création ? La réponse de la tradition chrétienne est sans équivoque : à personne en propre. Ou plutôt, à tous. Le principe de la destination universelle des biens, au cœur de la doctrine sociale de l’Église et rappelé avec force dans Magnifica Humanitas, affirme que les ressources de la Terre — l’eau, l’air, les minéraux, mais aussi les produits de la connaissance et des technologies — sont destinées à l’humanité entière (n. 67). Pourtant, l’IA incarne aujourd’hui une négation systématique de ce principe. Les data centers, ces anti-cathédrales modernes du pouvoir, consomment sans compter ce qui devrait être partagé. Les travailleurs dont le labeur invisible nourrit les algorithmes ne touchent qu’une infime partie de la valeur créée. Et les États, souvent complices par leur silence, laissent faire.
L’encyclique Magnifica Humanitas offre un regard lucide sur l’IA, qui, comme toute grande avancée technologique, tend à renforcer le pouvoir de ceux qui possèdent déjà les ressources, les compétences et l’accès aux données. Les déséquilibres s’aggravent car les nouveaux monopoles de l’IA ne se contentent pas de dominer l’économie : ils raflent tout sur leur passage et façonnent l’information, orientent les consommations, conditionnent les processus démocratiques. Et pendant ce temps, la Maison commune se dégrade, les inégalités se creusent et les générations futures héritent d’une planète appauvrie, d’un climat déréglé, et surtout d’une dette écologique qu’elles n’ont pas contractée.
La propriété des données
Heureusement, quelques signes d’espoir semblent percer à l’horizon. En Corée du Sud, en 2023, des employés de Samsung ont osé dire non. Ils ont menacé de faire grève pour exiger leur part de la valeur créée par l’IA, et leur combat a porté ses fruits puisque des primes généreuses censées redistribuer une bonne partie de la valeur créée leur ont été accordé. Preuve que le rapport de force peut basculer ? Preuve aussi que la justice sociale ne doit pas être un après-coup, mais une condition préalable, intégrée dès la conception des technologies. Si les travailleurs peuvent récupérer une part des profits, pourquoi les communautés locales, les pays en développement, les générations futures n’auraient-ils pas droit, eux aussi, à leur part des ressources et des bénéfices de l’IA ?
L’idée lancée par Elon Musk lui-même d’un revenu universel financé par les profits de l’IA repose sur cette piste. Mais cette idée, aussi séduisante soit-elle, ne suffit pas. Car le problème n’est pas seulement celui de la redistribution. Il est d’abord celui de l’appropriation initiale. À qui appartiennent les données qui nourrissent les algorithmes ? À qui appartiennent les ressources qui permettent de les faire fonctionner ? Les biens de la création ne peuvent être accaparés par une minorité au détriment du bien commun.
Exiger la transparence
La question de la destination universelle des biens ne se limite donc pas aux ressources matérielles en amont de la chaîne. Elle concerne aussi les conséquences sur la Terre dans sa globalité. Car l’IA, par son empreinte écologique, a un impact sur tous. Nous sommes tous tributaires de ces bouleversements, quels que soient notre lieu de résidence ou notre niveau de vie.
Alors, que faire ? Peut-être d’abord, exiger la transparence. Savoir combien d’eau, combien d’énergie, combien de terres rares sont consommées par chaque modèle d’IA. L’Arcep, l’autorité de régulation des télécoms, dans son rapport de 2026, révèle que 84 % des modèles d’IA générative ne fournissent aucune information environnementale. Ensuite, imposer une régulation. Les data centers doivent être soumis à des normes strictes en matière de consommation d’eau et d’énergie. Les profits de l’IA doivent être taxés pour financer la transition écologique et la redistribution. Les travailleurs, les communautés locales, les pays en développement doivent être associés aux décisions et aux bénéfices.
Des modèles sobres et coopératifs
Enfin, il faut repenser notre rapport à la technologie. L’IA est le fruit de choix politiques, économiques, sociaux. Nous pourrions choisir de développer des modèles sobres, ouverts, coopératifs. La Terre est à Dieu, comme tout ce qu’elle contient. À nous d’en être les intendants et non les prédateurs. La destination universelle est un impératif de justice, de solidarité, de survie.










