À chacun de ses déplacements, le pape est accueilli par des images devant lesquelles il s’arrête, prie, s’incline, et qui disent quelque chose de la terre visitée. On se souvient de Léon XIV recueilli devant Notre-Dame de Bisila, en Guinée équatoriale : une Vierge africaine, à la peau d’ébène, née d’une longue histoire d’inculturation chrétienne. À Barcelone, c’est une autre image qui s’est imposée au regard : celle d’un crucifix profondément enraciné dans l’histoire de la Sagrada Família.

Cette figure se trouvait au centre de l’immense dispositif liturgique dressé dans le stade olympique Lluís-Companys pour la veillée de prière avec le pape. Dans un décor contemporain, presque aérien, dominé par l’évocation de la croix sommitale de la tour de Jésus de la Sagrada Família, le crucifix reprenait le modèle du Christ suspendu au-dessus de l’autel majeur de la basilique de Gaudí. L’œuvre apparaissait ainsi comme le dernier maillon d’une longue chaîne d’artistes, d’artisans et de modèles, où se nouent l’histoire religieuse de Barcelone, la mémoire du modernisme catalan et la permanence de l’art chrétien.
Le Christ souffrant au bord du dernier souffle
La version présentée lors de la veillée est due à Xavier Bartumeus. Le sculpteur catalan n’a pas voulu produire une invention personnelle, mais redonner présence, à grande échelle, au Christ du baldaquin de la Sagrada Família, réalisé par Francesc Fajula en 2010. Il a fallu agrandir, adapter, accentuer certains traits pour que la figure demeure lisible dans l’espace immense d’un stade. À partir de relevés, de dessins et de photographies, un travail de modélisation en trois dimensions a permis de transposer une sculpture conçue pour la verticalité recueillie de la basilique dans le cadre spectaculaire d’une veillée populaire.

La force de ce Christ tient à son iconographie peu ordinaire. Il n’est ni le Christ mort, déjà abandonné à la pesanteur, ni le Christ glorieux dominant la croix dans une majesté paisible. Il est saisi dans l’instant limite : les genoux plient, le corps semble s’affaisser, les bras étirés portent encore le poids de l’abandon, mais le visage se tourne vers le ciel. Tout se joue dans cette tension entre l’écrasement du corps et l’élévation du regard. L’homme souffrant paraît au bord du dernier souffle ; le Fils, déjà, remet tout au Père. Cette image montre la prière au moment même où elle traverse la souffrance.
Un modèle vivant
Cette forme n’est pourtant pas née d’un seul geste. Le Christ de Francesc Fajula s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Il reprend une intuition de Carles Mani, sculpteur proche de Gaudí, qui avait travaillé pour l’oratoire de la Casa Batlló.

Dans cette maison célèbre pour sa façade ondulante, ses éclats de verre, ses fragments de céramique et son toit évoquant l’échine d’un dragon, Gaudí avait aussi ménagé un espace de prière. Un autel, que l’on pouvait refermer par une porte, réunissait notamment une Sainte Famille de Josep Llimona, des chandeliers de Josep Maria Jujol et un Christ en croix de Carles Mani. Or ce crucifix de Mani avait été conçu sous la direction de Gaudí à partir d’un modèle vivant : Mariano Barceló, tailleur de pierre de la Sagrada Família. Ainsi, derrière le Christ que les fidèles ont vu au stade olympique de Barcelone, il n’y a pas seulement des sculpteurs, mais aussi un ouvrier du chantier, un homme de métier, dont le corps a prêté sa forme à la représentation du Crucifié.

C’est toute une ville qui se reconnaît
Cette généalogie donne à l’œuvre une densité singulière. Dans beaucoup d’images religieuses, le corps du Christ paraît venir d’un idéal intemporel. Ici, il vient aussi d’un atelier, d’un chantier, d’une fatigue humaine. Que le modèle ait été un picapedrer, un tailleur de pierre, n’est pas un détail anecdotique. La Sagrada Família est une basilique bâtie par des générations de mains ; son Christ porte, jusque dans son origine, la trace de ces corps laborieux qui élèvent la pierre vers Dieu.
La version de Bartumeus prolonge cette histoire. En la plaçant au cœur d’une veillée papale, Barcelone a montré qu’une œuvre d’art sacré n’est pas seulement un objet patrimonial. Elle peut passer d’un lieu à l’autre, changer d’échelle, rejoindre une assemblée nouvelle, sans perdre son origine. Dans ce Christ agenouillé et levé vers le Père, c’est toute une ville qui se reconnaît : celle de Gaudí, des ateliers, des artisans, des artistes et des fidèles.
Le choix de la France
Notre-Dame de Bisila en Guinée équatoriale, le Christ issu de la mémoire gaudinienne à Barcelone : quelle image la France lui présentera-t-elle lors de sa venue ? On pense spontanément à Notre-Dame de Paris, à la Vierge du Pilier, à cette cathédrale rendue au culte après l’épreuve du feu. Mais sera-t-elle la seule ? Le samedi 26 septembre, lors de la messe solennelle que Léon XIV présidera en plein air à Paris, l’Église fera mémoire des saints Côme et Damien. Patrons des médecins, des chirurgiens et des pharmaciens, ces deux saints sont restés célèbres pour leur charité : ils soignaient gratuitement, refusant de faire de la médecine un commerce. La Légende dorée et l’histoire de l’art ont conservé l’un de leurs miracles les plus saisissants : celui du sacristain de la basilique romaine des saints Côme-et-Damien, dont la jambe gangrenée fut remplacée, dans son sommeil, par celle d’un Maure récemment enseveli.
Dans le contexte français, cette mémoire n’aurait rien d’anecdotique. Alors que la question de la fin de vie traverse de nouveau le débat public, plusieurs informations évoquent la possibilité d’une visite du pape auprès de malades en soins palliatifs. Les figures de Côme et Damien pourraient alors offrir un signe d’une rare justesse. Elles rappelleraient que la tradition chrétienne ne sépare jamais le soin des corps de la dignité des personnes ; qu’elle honore la médecine lorsqu’elle demeure service, présence, compassion, et non maîtrise souveraine sur la vie et la mort. Si Barcelone a offert au pape un Christ façonné par la main d’un tailleur de pierre, peut-être la France pourrait-elle lui présenter, à son tour, deux médecins saints : non comme une bannière polémique, mais comme l’image simple et forte d’une charité qui soigne jusqu’au bout.











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