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[HOMÉLIE] Lâcher prise ou faire confiance ? Le secret du Cœur de Jésus

5 min de lecture
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Crédit : Fred de Noyelle / Godong

Curé de la paroisse d’Oullins dans le diocèse de Lyon, don Maxence Bertrand commente les lectures de la solennité du Sacré Cœur de Jésus. Le monde nous exhorte à "lâcher prise" ; l’Évangile nous propose de faire confiance.

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"Oui, Père" (Mt 11, 26). Une trentaine d'années après le oui de Marie donné dans le silence de Nazareth, voici le oui du Christ, un oui empreint d’une immense action de grâce. Voici son Magnificat à lui, prononcé devant la petite communauté de ses disciples, première Église ! Voici le oui du Fils au Père qui nous ouvre à l'intimité divine. Ce que nous fêtons en cette solennité du Sacré Cœur, c’est le cœur du Christ complètement ouvert au Père et tout entier ouvert à l’humanité. C’est le cœur d'un Fils qui s'est totalement remis entre les mains du Père, par amour pour nous.

Dans l’Évangile, Jésus ne se réfère jamais à lui-même. Il se réfère au Père, parce qu'il prend appui sur lui. Jésus ne prend pas appui sur ses propres forces. Mais il prend appui sur un autre que lui-même, qu'il aime et dont il se sait profondément aimé : le Père. Saint Jean nous le dit avec une simplicité bouleversante : "Dieu est amour." Et l'initiative de cet amour vient toujours de Lui : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés. Le fondement de la foi chrétienne n'est pas d'abord une invitation à aimer Dieu davantage — c'est une invitation à nous laisser aimer par Lui.

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Vivre comme si Dieu n'existait pas

En 1841, une trentaine d'années avant la naissance de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, un philosophe américain, Ralph Waldo Emerson, publiait un petit opuscule : Self reliance, traduit en français : "Compter sur soi." C'est en lisant cet opuscule que Friedrich Nietzsche achèvera de penser sa théorie du surhomme et l'exaltation de la puissance. La pensée de Waldo Emerson, encore influente aujourd'hui, est d’une grande dureté. Elle encourage à ne jamais compter sur personne d’autre que soi-même : "Tenez-vous en à votre propre fonds, n'imitez jamais" (Compter sur soi, Éditions Allia, 2018, p. 58). "Quand un homme rejette tout appui étranger et se tient seul, alors je le vois être une force et l'emporter" (ibid., p. 64).

L'athéisme contemporain se décline de deux façons. L'une est intellectuelle et facilement repérable. L’autre est d’ordre pratique et nous ne sommes pas exempts de cette tentation : elle consiste à vivre comme si Dieu n'existait pas — Et si Deus non daretur. Voilà la philosophie du progrès qui nous imprègne tant. Voilà la philosophie qui a sous-tendu tout le XXe siècle : ne compter que sur soi-même. Ne compter ni sur les autres ni sur le Ciel. Vers la fin du XXe siècle, les sciences humaines ont commencé à essayer de soigner l'homme contemporain "fatigué de vivre", ou fatigué d'être lui-même selon l'expression du sociologue Alain Ehrenberg. Comment apaiser l'homme contemporain crispé de tout maîtriser : le temps, le progrès, les relations, les débuts de la vie humaine et jusqu’à la mort elle-même ? Alors le concept-clé est arrivé : il nous faut lâcher prise. C’est l’encouragement inlassablement répété dans les diverses crises que traverse notre société. 

Le point de bascule

Et c’est là le point de bascule où la foi nous entraîne. Le monde nous propose de lâcher prise. L'Évangile nous propose bien davantage : "Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerai le repos" (Mt 11, 28). Il ne s’agit pas de lâcher prise, mais de se confier à un autre. Il ne s’agit pas de lâcher mais de donner. Le Christ s’est tout entier confié au Père et il nous offre son cœur, un cœur doux et humble, un cœur qui nous connaît et qui nous aime depuis toujours, un cœur qui nous a choisi "par amour pour vous", dit le Deutéronome (Dt 7, 8) ! 

Lorsque sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus écrit que "la sainteté consiste en une disposition du cœur qui nous rend humble et petits entre les bras de Dieu", elle ne nous invite pas seulement à lâcher prise mais à nous reposer dans les bras de Celui qui "nous a aimés le premier" ! 

Le secret de notre paix

Voici donc le témoignage que nous pouvons offrir au monde en cette solennité. Le Sacré Cœur, c'est le mystère même de l'amour de Dieu, qui nous précède et sur lequel nous pouvons prendre appui, qui nous rend vivants, nous allège et nous rend capables d’aimer à notre tour. Alors, nous n’avons pas à inventer un sens à notre existence parce que nous ne sommes pas, comme le suggérait la philosophie moderne, jetés dans le monde. Nous avons été choisis, aimés par Dieu, et son Fils est venu à notre rencontre, dans notre errance, pour nous ramener sur les épaules du Bon Berger à la maison du Père ! Notre prière n'est jamais une échappée mentale, mais notre réponse à l’invitation du Christ de "demeurer dans son amour" (Jn, 15) ! Il nous faut entraîner le monde à passer du lâcher prise — peut-être nécessaire un instant — à la confiance des tout-petits et de tous ceux à qui Dieu se révèle. Cette confiance ignorée "des sages et des savants" de ce monde. Voilà le secret de notre paix au milieu de l'agitation du monde, voilà le secret de notre espérance dans la nuit de l'histoire, voilà le secret de notre amour. Voilà le secret du Cœur de Jésus. "Oui, Père, tu l'as voulu ainsi dans ta bienveillance" (Mt 11, 26).

Lectures de la solennité du Sacré Cœur de Jésus (année A) :