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Pratiquez-vous le bonjour sans limite ?

5 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Dire "bonjour" en toute circonstance ne va pas toujours de soi, et pourtant, qui l’en empêche ? Pourquoi est-ce plus facile de se saluer à la campagne qu’en ville ? L’écrivain Henri Quantin se penche sur les règles non-écrites du bonjour : être civil, n’est-ce pas être civilisé ?

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À qui est-on supposé dire "bonjour" ? Dans l’absolu, la question peut sembler incongrue à toute personne bien élevée. Quel enfant n’a pas été appelé à dire bonjour à sa vieille tante, à la directrice de l’école de sa grande sœur, à la boulangère, au patron de son père ou même au chien du voisin. C’est une des bases de l’éducation, estime-t-on, d’interrompre sa construction en Lego ou sa partie de Monopoly (de Monopoly Deal rectifieront les modernes pressés) pour venir saluer la personne qui arrive chez vos parents. On ne sait pas toujours s’il s’agit de former l’enfant à une juste relation sociale ou d’exhiber sa progéniture forcément admirable par sa maîtrise des bonnes manières, mais cela fait partie de ce qui se faisait et, parfois, continue à se faire.

Entre parfaits inconnus

La raison de cette éducation insistante au "bonjour" est sans doute que la salutation va de soi entre adultes : même privé de son sens initial qui consiste à souhaiter un "bon" jour à la personne qu’on rencontre, la formule a le mérite de contribuer à une forme de civilité, ce qui n’est pas sans lien avec la civilisation. Il est probablement difficile de rester civilisé, quand on refuse absolument d’être civil. Celui à qui nul ne répond jamais quand il dit bonjour peut légitimement se demander s’il vit entouré d’ours ou si on lui reproche quelque chose sans le lui avoir jamais dit. Ce que les linguistes appellent la fonction phatique du langage — vérifier que le lien est établi — n’est pas sans valeur, alors même que les mots y sont à peu près sans contenu.

En revanche, une étude sociologique détaillée reste à faire sur les lieux et les situations où des bonjours sont échangés entre de parfaits inconnus. Aucune règle ne semble établie et les habitudes varient. Pour qui entre dans un ascenseur ou dans une salle d’attente, l’hésitation est fréquente ; on distingue aisément le commercial habitué au "bonjour" à la cantonade et le timide qui ose à peine murmurer, sans doute de crainte de déranger. Il est en revanche une situation où le bonjour aux inconnus apparaît comme la chose du monde la mieux partagée : celle des promeneurs qui se croisent sur un chemin de randonnée. En ces lieux sans voiture ni goudron, le "bonjour" est à peu près systématique, comme si le contact avec la nature portait en lui le germe d’une relation personnelle. C’est encore plus net dans la montagne, qui semble un vaste domaine d’invitations à se saluer. Tenter la même expérience dans une ville vous confronte plus sûrement au mutisme de celui que vous croisez, avec en option un regard méfiant, hostile ou au moins étonné.

Manifester une non-hostilité

Wikipédia propose une explication moins rousseauiste du phénomène : "Il est également fréquent que de parfaits inconnus se saluent d'un bonjour furtif lorsqu'ils se croisent dans la nature (ex. chemin en forêt) alors qu'ils s'ignoreraient s'ils se croisaient sur un trottoir en ville. La raison n'est pas claire, mais il est vraisemblable que ce soit simplement pour manifester une non-hostilité dans un milieu sauvage où l'on se sent isolé et vulnérable."

L’explication vaut peut-être pour une personne seule dans une forêt sombre, mais elle semble ignorer qu’on se sent au moins aussi isolé et vulnérable dans la rue déserte d’une grande ville : le "bonjour" qu’on y adresse parfois à l’inconnu qu’on croise, en espérant que sa réponse nous rassurera sur ses intentions, n’a pas grand-chose à voir à celui qui donne brièvement à des randonneurs l’impression d’appartenir à une même communauté. 

L’anonymat des villes

En cela, Wikipédia néglige un élément bien connu : les villes secrètent plus d’anonymat que les campagnes. Il est amusant, d’ailleurs, de constater l’hésitation qui peut marquer les rencontres fortuites dans des lieux intermédiaires : selon le degré d’urbanisation et la proximité du parking, l’évidence de l’échange du "bonjour" varie légèrement, comme si chacun avait besoin de plus ou moins de temps, de plus ou moins de kilomètres, pour quitter ses habitudes d’urbain qui "marche dans la ville, tout seul et anonyme". Les limites du bonjour sont en ce sens aussi spatiales qu’humaines. "Ne plus dire bonjour" vis-à-vis d’une personne connue, cela signale une brouille ; vis-à-vis d’un inconnu, cela signifie seulement qu’on n’a pas encore abandonné ou qu’on a déjà repris ses habitudes de moderne enfermé dans sa voiture ou son téléphone.

On pourrait imaginer des écriteaux à l’entrée des chemins de randonnée, où l’on écrirait "à partir d’ici, on dit bonjour à ceux qu’on croise" ou, plus sobrement, "zone de bonjours". Mais sans doute est-il réjouissant que ces panneaux demeurent inutiles et que le promeneur ou le pèlerin n’aient nul besoin de ce rappel à l’ordre. Le code de la route existe-t-il principalement parce que conduire une voiture tend à rendre chacun à la fois moins civilisé et moins civil ? On peut en tout cas noter qu’il n’y a pas de code du chemin. Peut-être pour que le marcheur y pratique le bonjour sans limites.