Monsieur le Curé fait sa crise (Quasar, 2016) nous a fait bien rire et nous a bouleversés aussi : à travers la France où son adaptation au théâtre tourne depuis 2022, les spectateurs y ont reconnu des situations familières, effrayés du sort du personnage principal, un prêtre qui entre en scène au téléphone en train de caser un maximum de rendez-vous dans son agenda. Entre sa hiérarchie et les pressions dans des directions opposées venant de ses paroissiens, il implose peu à peu au fil du spectacle. À chaque représentation, un membre du conseil épiscopal local venait expliquer au public nombreux que le spectacle était destiné à faire réfléchir au burnout des prêtres.
Les trois symptômes du burnout
On a réfléchi, on a mesuré, on a essayé de comprendre. En même temps que l’étude BOUM du burn-OUt des Médecins (Dr Julia Eisman, thèse de doctorat, 2017), nous avons vu apparaître des études que nous pourrions appeler "BOUC" sur le Burn-OUt du Clergé. Ce phénomène a donc reçu une attention en premier lieu médicale. Le Journal of Religion and Health en 2023 qui essaie d’identifier un spécifique catholique ("Burnout Syndrome Among Catholic Clergy : a Systematic Review") parle de "virus silencieux". En France, le prêtre et docteur en médecine Pascal Ide avait déjà lancé l’alerte en 2015 dans un livre remarqué sur Le Burnout, maladie du don (Ed. de l’Emmanuel), assorti d’un article dans la Nouvelle Revue Théologique (2015/4, t. 137).
Dans son état de l’art, il mentionne un diocèse du Nord de l’Italie qui serait pionnier dans l’étude du burnout des prêtres, avec des enquêtes remontant à 2004-2005. Cette étude montre des prêtres "consumés", à savoir présentant les trois symptômes du burnout : épuisement, dépersonnalisation, basse réalisation personnelle. Cette étude invalidait néanmoins deux idées reçues : vivre seul dans son presbytère n’est pas en soi un facteur de "BOUC". Ni l’activité : parmi les prêtres qui vont le mieux, certains sont parmi les plus actifs. Les causes du mal-être sont donc à chercher ailleurs : érosion de l’intériorité, manque de contrôle sur le travail donné, "perception d’un contraste entre ses valeurs et celles de l’institution". Pascal Ide invite l’institution à "s’interroger sur sa part de responsabilité et à la mise en place de moyens prophylactiques — qui ne pourront jamais se substituer à la libre responsabilité". Pas seulement pour les jeunes prêtres, pourrait-on ajouter pour actualiser les préconisations de Pascal Ide qui voit ce phénomène surtout chez les nouvellement ordonnés.
Le besoin d’être entouré
La Conférence des évêques de France (CEF) a commandé quelques études pour mesurer le phénomène. L’étude de 2020 fit des constats effrayants : détresse, surpoids, solitude, usage de l’alcool, dépression, suicides... Dans son étude suivante en 2023, la CEF cherche à recenser les besoins pour répondre aux constats faits dans la première étude. Il en ressort comme fondement de la santé mentale et physique des prêtres le besoin d’être écoutés. En 2024, Jean-Étienne Rime, laïc engagé sur ces questions, qui relaie ce besoin d’écoute, constate dans La Croix (15 avril) que rien n’a changé et recommande depuis une professionnalisation de la gestion des ressources humaines dans l’Église. En novembre 2024, des "points d’attention pour l’accompagnement du ministère des prêtres" ont été adoptés en assemblée plénière des évêques, mettant l’accent sur le repérage des situations de souffrance et l’accompagnement.
Maintenant, enfin, agissons. Une enquête IFOP en 2025 intitulée "Le sacerdoce aujourd’hui" réalisée pour l’Observatoire français du catholicisme nous donne des pistes concrètes. Les prêtres prennent davantage soin d’eux médicalement. Des lieux de repos ont été créés pour eux. Une nouvelle très rassurante est que 95% des prêtres interrogés (sur un échantillon certes petit de 766) se déclarent heureux. Le second plus important pourcentage toutefois (77%), celui sur lequel il faut maintenant agir, est celui des prêtres exprimant le besoin d’être entourés d’équipes de laïcs fiables et autonomes. Vient ensuite la demande d’écoute et de soutien de leur hiérarchie (60%). C’est ensuite que viennent les contraintes logistiques et le désir d’avoir un lieu de repos régulier (40%).
Nommer les choses
Enfin, nous commençons à entendre des prêtres nommer les choses. C’est un pas dans la bonne direction. Le dominicain Jean-Marie Gueulette est un autre membre du clergé qui est aussi médecin. Interrogé par KTO Radio le 23 mai 2026, il insiste sur le besoin dans l’Église d’"objectiver", de dire que quelque chose ne va pas. Quand un prêtre "part en burnout" sans que les causes soient explicitement et factuellement nommées, les fidèles restent dans une nébuleuse de représentations et de projections. La tentation est de pathologiser le prêtre et de ne pas cerner les causes systémiques à l’origine de son mal-être. Surtout lorsque les occurrences se multiplient sur un territoire. Il est temps que les prêtres et le presbyterium "nomment" les manques de clartés, les flous organisationnels, les toxicités, les comportements non-ajustés qui font tant souffrir.
Ces études passent sous silence un facteur pourtant important du burnout des prêtres : le harcèlement. Par peur d’amplification du problème s’il est nommé, par manque de temps et de moyens humains au sein de l’Église pour saisir la justice et faire en sorte que les peines prononcées soient appliquées, ce mal silencieux continue de ronger nos prêtres et nos communautés qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer quand des prêtres qui ont fait du bien là où ils sont passés (Ac 10, 38) sont déplacés. Après s’être penché sur les abus commis par les prêtres, il conviendrait à présent de regarder les abus commis sur les prêtres. Il ne semble pas y avoir de "feuille de route" sur le sujet, laissant les diocèses et paroisses démunis et les prêtres en très grande souffrance morale.
Agir sur les causes
Nous savons à présent reconnaître les signes du BOUC. Maintenant, agissons sur les causes. Non pas en imposant au prêtre des injonctions et des pressions supplémentaires sous forme de coaching ou de sessions managériales, mais en créant tout simplement les conditions pour qu’il soit lui-même, ce qui implique trois choses. Tout d’abord, que sa charge soit définie de manière raisonnable et claire. Osons dire que la notion de limite peut se penser aussi pour celui qui a donné sa vie. Puis, que celles et ceux sur qui il s’appuie dans son travail pastoral soient professionnellement formés (secrétaires et coordinateurs, sacristains, équipe de sécurité, service juridique). Sans importer des méthodes managériales qui ne sont pas véritablement transposables (parce que l’Église n’est pas sous le même impératif de réussite productive que le monde de l’entreprise), il y a un nouveau modèle économique à inventer au niveau diocésain qui permette de recruter et de rémunérer des personnes qui, par leur compétence professionnelle et leur fine connaissance de la vie de l’Église, seront autonomes et permettront que chacun œuvre sereinement et durablement à sa place. Enfin, comment peut-on fêter la Fête-Dieu, avec tout ce qu’elle nous rappelle et nous demande en matière d’œuvre d’unité du corps du Christ qu’est l’Église, et continuer de fermer les yeux sur le BOUC, mal-être de nos pasteurs ?










