L’homme mis en examen pour le meurtre de Lyhanna était visé par plusieurs signalements et plaintes depuis 2017, sans être inquiété. L’institution judiciaire parle de "dysfonctionnements", on évoque le "manque de moyens". Pour l’écrivain Xavier Patier, la crise de la justice est ancienne. Depuis qu’elle a rompu avec la vérité, puis avec l’impartialité, elle est en pleine déroute morale.
Nous savions la justice aveugle. Avec l’effroyable affaire de la mort de Lyhanna, nous la découvrons manchote. Notre machine judiciaire se révèle inapte à sauver nos enfants d’une menace criminelle explicite et réitérée, comme si ce n’était pas son métier. Mise en cause, elle prend la mouche. Elle accepte tout, sauf de regarder en face la déroute de sa corporation. D’où vient cette faillite ?
L’impartialité a pris le pas sur la vérité
Regardons dans le passé lointain. Au commencement, la déesse de la Justice, Thémis chez les Grecs ou Justicia chez les Romains, était représentée les yeux grand ouverts. Pour nos ancêtres gallo-romains, la justice, c’était la lucidité. Thémis voyait tout, discernait tout, décidait tout. Ce n’est qu’au moment de la Renaissance qu’on a commencé à lui mettre un bandeau sur les yeux dans les tableaux et les statues : il ne s’agissait plus pour Thémis d’être lucide, mais impartiale. La justice des temps modernes se devait d’être aveugle pour ne pas faire acception des personnes.
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Avec la Renaissance, l’impartialité a pris le pas sur la vérité pour cette simple raison que la vérité n’existait plus. Chacun avait la sienne. Le Moyen Âge était mort : la vérité de Charles Quint n’était pas celle du François Ier, ni la vérité d’Henry VIII celle du pape. L’individu l’emportait sur la collectivité. Le grand Kant a enfoncé le clou au moment des Lumières : il nous expliqua que la justice n’était pas une question d’utilité sociale mais de morale individuelle. Il appela cela « impératif catégorique » pour faire sérieux. Nous l’avons cru.
Le coupable plutôt que la victime
La justice selon Kant mettait le coupable et non pas la victime au centre de son système. Le coupable avait droit à sa punition comme le malade à son remède. Thémis n’avait plus pour mission de faire des exemples, ni de prévenir le crime, mais de traiter le coupable comme une fin. Cette vision a prospéré. Des gardes des Sceaux comme Christine Taubira ou Éric Dupont-Moretti ont ainsi pour grand-père Emmanuel Kant et pour arrière-grand-mère l’Antiquité gréco-romaine revisitée et travestie par Francois Ier.
Le savent-ils ? Nous sommes tous imprégnés de la même conception, à des degrés divers. Quand nous entrons dans une de nos cours d’appel, nous voyons inévitablement, sur le mur ou au plafond des salles d’audience, la représentation de la Justice en style pompier, femme opulente, les yeux bandés comme une joueuse de colin-maillard, tenant dans une main une balance — comme une marchande des quatre saisons — et dans l’autre un glaive, comme un bandit de grand chemin promis à périr par l’épée. Nous nous y sommes tellement habitués que nous avons fini par trouver logique cette représentation grotesque de notre justice humaine.
La justice ne se contente plus d’être aveugle : elle se fait manchote. Elle a posé le glaive. Elle a jeté la balance. Elle a baissé les bras. Ou plus exactement, elle s’est coupé les bras.
Mais, depuis quelques décennies, il se trouve que cette représentation commence à nous sembler datée. Le paysage change. En justice comme ailleurs, nous vivons la fin de la Modernité. Car la justice ne se contente plus d’être aveugle : elle se fait manchote. Elle a posé le glaive. Elle a jeté la balance. Elle a baissé les bras. Ou plus exactement, elle s’est coupé les bras. Non pas seulement à cause de sa paupérisation budgétaire, argument commode pour faire porter sur la classe politique la responsabilité de la faillite judiciaire, mais à cause de sa propre déroute morale.
Finie la balance, fini le glaive
L’image d’impartialité de Thémis a volé en éclats avec l’affaire du « mur des cons ». La France a découvert que le Syndicat de la magistrature faisait acception des personnes. Fini, le bandeau sur les yeux. Avec l’affaire d’Outreau, la France stupéfaite a vu que notre justice oubliait aussi l’équité : finie, la balance. Avec l’affaire Lyhanna, nous découvrons cette fois que la justice renonce à prévenir le crime : fini, le glaive. Hélas, ce crépuscule est fanfaron. En même temps qu’elle régressait dans le domaine moral, la magistrature gagnait du terrain dans l’ordre du monde. Elle prenait du poids dans le domaine protocolaire et du volume sonore dans le domaine médiatique. Il y a quarante ans, on ne voyait jamais un procureur s’exprimer dans la presse : désormais les magistrats du parquet font l’ouverture des journaux télévisés. Ils font la leçon aux politiques. Ils philosophent. Ces magistrats, désormais des femmes en grande majorité, considèrent qu’ils ont des comptes à régler avec les autres pouvoirs censément masculins. La justice a perdu son bandeau sur les yeux, elle a jeté sa balance, elle a laissé tomber son glaive, mais elle s’est mise à bavarder. On n’entend plus qu’elle.
Une réforme morale
Ainsi, la question n’est ni budgétaire, ni administrative, ni technique : elle est d’abord morale. Une réforme profonde de notre machine judiciaire s’impose. Non pas dans l’urgence, mais en profondeur. Nous devons espérer qu’un pouvoir politique aura assez de force pour rendre à nos magistrats leur honneur perdu. L’indépendance n’implique nullement l’impunité. Nous avons besoin de magistrats indépendants et responsables. Nous avons besoin de courage politique et de vertu judiciaire. Notre vieille mécanique pénale est morte. Il faut l’enterrer, tout mettre à plat et tout reconstruire.












