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Dom Guéranger, le moine qui inspira Gaudí pour la Sagrada Familia

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Une statue représentant Dom Guéranger située dans une crypte de l'abbaye de Solesme.

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Anna Ashkova - publié le 09/06/26
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Alors que le pape Léon XIV doit bénir ce 10 juin l'achèvement d'une nouvelle étape de la Sagrada Familia, retour sur une influence méconnue dans l'histoire du chef-d'œuvre de Gaudí : celle de Dom Prosper Guéranger, restaurateur de la vie bénédictine en France, dont les écrits liturgiques ont profondément marqué l'architecte catalan.

La visite du pape Léon XIV à Barcelone, ce 10 juin, pour bénir la tour de Jésus-Christ de la Sagrada Familia, offre l'occasion de redécouvrir l'un des secrets les mieux gardés du monument le plus célèbre de Catalogne : l’influence inattendue de Dom Prosper Guéranger, restaurateur de la vie bénédictine en France et dont le procès de béatification est ouvert depuis 2005, sur l’architecte catalan de génie, Antoni Gaudi. À première vue, tout oppose ces deux Serviteurs de Dieu. L'un est bâtisseur. L'autre est théologien et infatigable promoteur de la liturgie romaine. L'un travaille la pierre, l'autre les livres. L'un élève des tours, l'autre rédige quinze volumes de spiritualité. Et pourtant, un fil discret relie l'abbaye de Solesmes à la Sagrada Familia.

Une rencontre entre liturgie et architecture

Pour comprendre le lien qui unit les deux hommes, il faut revenir au XIXe siècle. À une époque où la foi tend à devenir de plus en plus individuelle, Dom Guéranger rappelle une idée simple mais révolutionnaire : le chrétien ne prie pas seul. La liturgie est le cœur battant de la vie de l'Église, le lieu où les fidèles apprennent à croire en priant ensemble. Une conviction qu’il développe dans son œuvre majeure, L'Année liturgique, publiée entre 1841 et 1866. Véritable phénomène éditorial, traduite dans toute l'Europe, elle accompagne des générations de catholiques dans la découverte du sens profond des fêtes, des temps liturgiques et du mystère chrétien. Par un concours de circonstances dont l'histoire a le secret, cet ouvrage arrive entre les mains de Gaudi grâce à Mgr Joan Baptista Grau i Vallespinós, évêque d'Astorga et compatriote de l'architecte, comme le révèle le théologien catalan Armand Puig dans Antoni Gaudí i Cornet. Mais Gaudí ne se contente pas d'admirer ces textes. Il les médite, il s'en inspire. Le premier chapelain de la Sagrada Familia, Mossèn Gil Parés, a même confié à l'époque à la revue mensuelle El Propagador de la devoción a San José de l’Associació Espiritual dels devots de Sant Josep qu'on voyait constamment Gaudi prier à genoux dans la crypte, un livre de liturgie pure à la main. Parmi ses lectures quotidiennes, l'encyclopédie de Dom Guéranger affichait des couvertures usées et polies par le contact répété de ses mains. 

Antoni Gaudi, twórca Sagrada Familia i jego proces beatyfikacyjny

Sagrada Familia, l'Apocalypse gravée dans la pierre 

Dès lors, la Sagrada Familia devient bien davantage qu'une église. Elle se transforme en une immense catéchèse de pierre. Armand Puig l'évoque dans Estudis teològics : Gaudi effectue une véritable synthèse théologique dans le registre inférieur de la façade de la Nativité. Il y articule les récits évangéliques de l’enfance de Jésus (Lc 1–2 et Mt 1–2), les apports de L’Année liturgique de Dom Guéranger, des traditions issues des évangiles apocryphes (notamment le Pseudo-Matthieu), des motifs liturgiques catholiques, ainsi que des références aux grandes cathédrales gothiques françaises — en particulier Reims — et à la piété populaire et au magistère pontifical.

Comme Dom Guéranger, il est fasciné par le livre de l'Apocalypse et par la vision de la liturgie céleste qui s'y déploie. Pour lui, les grandes cathédrales médiévales étaient une "ecclésiologie en pierre". Gaudi a appliqué cette vision à la lettre. La façade de la Gloire en est l'exemple parfait : sa structure verticale raconte toute l'histoire du salut. À la base, le monde d'en bas, les réalités terrestres, le travail de l'homme et les alliances bibliques; au centre, le passage purificateur du purgatoire; et au sommet, la béatitude éternelle présidée par le Christ, entouré des saints et des anges, culminant avec la représentation du Saint-Esprit et du Père céleste, directement inspirée des visions de l'Apocalypse. Du monde terrestre représenté à sa base jusqu'à la gloire divine figurée à son sommet, tout y raconte l'itinéraire de l'humanité vers Dieu ! La pierre devient théologie. L'architecture devient liturgie.

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