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Contre les univers parallèles et les peurs artificielles, la résistance de la foi

8 min de lecture
L’industrie de l’information tend à se substituer aux réalités qu’elle relaie et sa diffusion joue sur les peurs qu’elle éveille.

Crédit : Catherine Leblanc / Godong

L’industrie de l’information tend à se substituer aux réalités qu’elle relaie et sa diffusion joue sur les peurs qu’elle éveille.

L’industrie de l’information tend à se substituer aux réalités qu’elle relaie et sa diffusion joue sur les peurs qu’elle éveille. Devant ces univers artificiels, fait remarquer l’essayiste Jean Duchesne, la foi résiste et l’Eucharistie aide à comprendre comment.

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Il est peut-être temps de prendre acte (et conscience) de deux originalités de notre époque, du moins en Occident (c’est-à-dire en Europe et dans le monde appelé anglo-saxon). Ce sont deux phénomènes qui sont liés. Ils nous conditionnent largement, mais rien ne nous oblige à les accepter passivement. La foi offre le recul d’un regard critique sur ces mécanismes tellement massifs et omniprésents qu’on ne les perçoit pratiquement pas quand on est intriqué dans leurs engrenages. Elle incite aussi à approfondir la perspective.

Réalités alternatives

La première nouveauté à noter est le renversement du rapport entre la réalité et l’information sur celle-ci. Au départ, le fait est connu par les images et les échos qui en sont présentés. On sait que ces reflets visuels et sonores ne peuvent pas reproduire l’intégralité de l’événement ou de la situation ni occuper tout l’espace. Mais ce qui en est rapporté, si cela sort un peu de l’ordinaire, est vite relayé après avoir été à son tour filtré et modelé par les moyens de transmission (autrement dit les médias), et suscite à son tour des réactions en chaîne selon des modalités analogues. Autrement dit, l’information devient elle-même une réalité alternative et artificielle qu’elle produit pour se nourrir et proliférer. La source de ces reprises jusqu’à satiété finit par être perdue de vue; leur urgence insistante éclipse tout le reste et accapare l’attention.

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Ce dont on parle en politique, ce n’est pas des choix à faire ni de ce qui peut les justifier, mais des "petites phrases" des dirigeants, qui suscitent des torrents de commentaires et de gloses sur leurs interprétations.

Quelques exemples. Dans le cas d’un meurtre odieux ou d’abus sexuels, ce qui occupe est bientôt de savoir de quelles carences ou négligences le coupable a pu tirer avantage avant ou après son (ou ses) crime(s). Ce dont on parle en politique, ce n’est pas des choix à faire ni de ce qui peut les justifier, mais des "petites phrases" des dirigeants, qui suscitent des torrents de commentaires et de gloses sur leurs interprétations. On a l’impression que gouverner, ce n’est plus tellement veiller au fonctionnement des services de l’État, mais d’abord gérer la communication de son chef et de ses ministres. L’actuel président américain est un modèle dans le genre, mais tous ses pairs et rivaux ont aussi leurs comptes sur les réseaux sociaux.

Univers parallèles

Une autre illustration de cette absorption de la réalité des actes et des messages dans des représentations déterminées par leurs supports se trouve dans le sport professionnel. Les compétitions n’y sont plus simplement des exercices physiques avec des dimensions ludiques pour les participants et quelques proches comme témoins, mais du spectacle adapté aux besoins d’une diffusion aussi large que possible. De ce point de vue, l’événement sportif le plus "honnête" est sans doute le Tour de France, inventé en 1903 par Henri Desgrange, directeur du journal L’Auto (auquel a succédé L’Équipe en 1946) : il a conçu et organisé une course à vélo qui meublerait près d’un mois le creux de l’actualité pendant l’été...

Le cyclisme, le football, les Jeux Olympiques sont ainsi des spectacles qui monopolisent l’attention et créent des univers parallèles qui suscitent des passions de toutes sortes - depuis les plus nobles (quand le récit des affrontements, avec des photos et vidéos "virales", leur confère un tour épique et en tout cas historique) jusqu’aux absurdement destructrices (quand l’exaltation déchaîne les casseurs). Il y a lieu de se demander si le "vrai" monde marche si différemment. Le pouvoir s’y exerce à travers des technologies bien plus sophistiquées et efficaces que la violence brute. L’empire sur les esprits par l’information qui les fascine semble plus décisif que le contrôle par les armes des territoires et de leurs ressources.

La "pensée apocalyptique"

D’où l’importance des communications numériques, des algorithmes et des intelligences artificielles. Elles paraissent donner quasi instantanément aux utilisateurs ce qu’ils souhaitent et en fait les rendent dépendants. Il n’est pas étonnant que les plus riches et puissants (ou du moins influents) investissent dans ces domaines-là. Mais - et c’est là le second trait distinctif de l’époque - le ressort inédit sur lequel jouent le plus ces milliardaires (et leurs actionnaires) est une certaine angoisse. Celle-ci, bien sûr, ne supprime pas les motivations classiques : pulsions en tout genre, curiosité, individualisme, etc., mais s’y ajoute et les satellise.

Un récent article de l’hebdomadaire libéral britannique The Economist, souvent perspicace, note que la créativité la mieux cotée en bourse repose sur ce qui est un peu pompeusement nommé la "pensée apocalyptique". Entendons par là des prévisions ou simplement le risque non pas de fin du monde, mais de catastrophe majeure qui ruinerait la civilisation actuelle et à laquelle les plus lucides peuvent et doivent se préparer. La peur motive plus sûrement que les idéaux. Les entreprises de pointe travaillent donc sur le transhumanisme et l’émigration vers l’espace (Neuralink et SpaceX de M. Elon Musk), ou (sur le court terme) se spécialisent dans la surveillance, la sécurité étant menacée par les inégalités à l’échelle planétaire (Palantir de MM. Peter Thiel et Alex Karp).

"On n’a plus peur d’aller en enfer, mais que la Terre devienne invivable, c’est-à-dire un enfer."

L’immortalité pour échapper à l’enfer ?

Derrière le futurisme et les avancées technologiques, on peut déceler, dans cette vision d’un monde réduit à l’image qui s’en impose, comme une régression ou déviation religieuse. On n’a plus peur d’aller en enfer, mais que la Terre devienne invivable, c’est-à-dire un enfer. C’est une crainte sur laquelle l’écologie alerte depuis plusieurs décennies déjà. La science et les inventions qui en découlent, et qui sont soupçonnées d’être responsables des dérèglements, aiguisent à présent la conscience du danger, mais n’offrent pas de solution - et, seulement pour quelques-uns, un "salut" limité à l’immortalité et donc à la préservation des acquis.

Cette excitation ne devrait ni altérer la sérénité de la foi ni l’enfermer dans un optimisme myope. Elle empêche d’abord de faire des représentations transmises une réalité qui, parce qu’elle est immédiate, se substitue à celles qu’elle médiatise. L’Eucharistie fêtée ce dimanche dernier, fête du Corps et du Sang du Christ, est à cet égard particulièrement éclairante et mérite qu’on s’y attarde, même si les paradoxes s’accumulent.

L’anticipation eucharistique

Le mémorial de la Cène n’est d’abord pas platement une commémoration ni une reconstitution du dernier repas de Jésus avec ses disciples. C’est bien plutôt une actualisation, qu’il a commandée, du rite qu’il a institué, de sorte que le pain et le vin consacrés sont réellement son Corps et son Sang, et non des symboles. La célébration de la messe est un moment tout à fait extraordinaire où, en préfiguration de la fin des temps, et en tant que viatiques sur le chemin à suivre, les signes sensibles coïncident parfaitement avec la réalité ultime, qui n’est pas quelque idéal abstrait, mais "le Christ tout en tous" (Col 3, 11).

Qu’il s’agisse d’une anticipation, d’arrhes, de nourriture pour la route, fait saisir que l’Histoire n’est pas terminée, que le Ressuscité continue de s’offrir sans s’imposer et en acceptant même d’être rejeté, et que les décalages entre le monde et ce que l’humanité en perçoit sont des conséquences et des reflets de la déformation de la création entraînée à défier le Créateur. Cette analyse n’autorise aucun pessimisme et ne disqualifie que la prétention de se "sauver" soi-même en refaisant le monde. La foi offre impavidement de laisser la Vérité de la Vie, qui est le don de soi, saturer les réalités qui l’usurpent.