En ce début du mois de juin, deux études sur le rapport au travail se complètent et s’éclairent l’une l’autre. Toutes deux tirent la sonnette d’alarme : la détresse psychologique au travail explose. La première étude est celle du cabinet Empreinte Humaine, réalisée par Ipsos-BVA et publiée le 2 juin, selon laquelle un salarié français sur deux présenterait des signes de détresse psychologique au travail. Un niveau record depuis le lancement du baromètre en mars 2020. La seconde est celle de Malakoff Humanis, publiée ce 9 juin, révélant une explosion de l’absentéisme, lié notamment à la santé mentale. En 2025, l'absentéisme a atteint un pic en France : près d'un salarié du privé sur trois a été arrêté au moins une fois durant l’année. Le taux d’absentéisme s’établit à 4,3 % (+25,5 % par rapport à 2019). Représentant près d’un tiers des arrêts, les troubles de la santé mentale, dépression et burn-out en tête, sont aujourd’hui le premier motif d’arrêts longs (plus de 30 jours), touchant davantage les 30-40 ans, les femmes et les cadres.
"Ces chiffres ne m’étonnent pas", réagit auprès d’Aleteia Lionel Cagniart-Leroi, psychologue clinicien du travail à Paris. "Le néolibéralisme a transformé les rapports dans les entreprises. Aujourd’hui, les entreprises sont dirigées davantage par des gestionnaires que par des spécialistes du métier, c’est un facteur de risques psycho-sociaux car cela entraîne bien souvent un mode de management qui peut être aride, stressant, inhumain parfois", souligne le spécialiste. Inhumain, c’est ce que ressent Laure, 35 ans, conseillère bancaire à Lyon. "Ma responsable ne parle que des objectifs commerciaux, elle n’a aucune considération pour "l’humain". Ce qui me pèse le plus, c'est l’absence de reconnaissance pour le travail fourni, et son manque d’empathie quand on évoque ma charge de travail. C’est décourageant."
Le travail, cause ou accélérateur du mal-être ?
Des chiffres qui sont, pour Mathilde de Kervénoaël, psychologue et fondatrice du cabinet Altha spécialisé dans l’accompagnement psychologique en entreprise, "à l’image de la société" : "Le climat ambiant général est anxiogène, les gens ne vont pas bien, et le travail agit parfois comme un accélérateur", souligne la psychologue. "Lorsqu’une personne va bien, le travail peut être un lieu dans lequel elle s’épanouit, lorsque le cadre est bienveillant et que le salarié trouve sa place, mais lorsqu’une personne va "déjà" mal, qu’elle n’a pas confiance en elle, ne sait pas dire non ou a des difficultés à séparer vie professionnelle et vie personnelle, alors le travail peut être un accélérateur du mal-être, parce que c’est un lieu où il y a effectivement des attentes, de la pression…"
La hausse des troubles liés à la santé mentale au travail s’explique aussi par le fait qu’ils sont plus fréquemment reconnus par les salariés et mieux détectés par les médecins qu’avant. "Aujourd’hui, les salariés osent dire quand ça ne va pas, ils expriment plus facilement leur épuisement, et c’est positif, il y a dix ans, le salarié gardait tout cela pour lui", constate Mathilde de Kervénoaël. "La société est de plus en plus sensible à la santé mentale, et beaucoup d’entreprises ont pris le sujet à bras-le-corps en faisant de la prévention à travers des lignes d’écoute, des formations, des permanences de psychologue…"
"Travail prescrit" et "travail réel"
Protéger la santé mentale des salariés est d’ailleurs une obligation pour les entreprises. L’article L4121-1 du Code du travail prévoit que "l'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs".
Plus l’écart entre "travail prescrit" et "travail réel" se creuse, plus le risque d’épuisement augmente.
"Charge à l’employeur d’adapter la charge de travail à chacun de ses employés", souligne Lionel Cagniart-Leroi. Un exercice qui suppose de faire la distinction entre "travail prescrit" et "travail réel", et d’en réduire autant que possible l’écart. En psychologie du travail, le "travail prescrit" désigne ce qui est prévu par l'organisation : les consignes, procédures, objectifs, fiches de poste et méthodes que le salarié est censé suivre. C'est le travail tel qu'il est imaginé et défini par l'entreprise. Le "travail réel" correspond à ce que le salarié fait effectivement pour accomplir sa mission, avec les imprévus, les contraintes matérielles, les délais, les attentes des clients, les dysfonctionnements… "Plus l’écart entre "travail prescrit" et "travail réel" se creuse, plus le risque d’épuisement augmente", explique Lionel Cagniart-Leroi. "D’où la nécessité d’ajuster la charge de travail selon les compétences et le temps de travail de ses collaborateurs". Cela suppose un dialogue sain et constructif entre un manager et chaque membre de son équipe.
Néanmoins, prendre soin de sa santé mentale demeure une responsabilité partagée. "L’entreprise doit garantir la santé physique et mentale de ses salariés, mais tout ne repose pas sur l’entreprise : chacun est responsable de sa santé mentale et doit se faire aider en cas de détresse psychologique", souligne Mathilde de Kervénoaël.
Les signes avant-coureurs
Mais comment détecter la détresse psychologique ? La psychologue invite à prendre conscience des éventuelles pensées négatives qui peuvent survenir, ou des émotions qui prennent trop de place : tristesse ou dégoût à cause d’un manque de reconnaissance, peur liée à la pression ou à une charge de travail inadaptée, stress ou boule au ventre à l’idée de se rendre au travail, irritabilité…
"Autant de signaux avant-coureurs qui peuvent désigner une phase de pré-crise, la santé mentale est un continuum, elle ne se dégrade pas du jour au lendemain, d’où l’importance de prendre en considération ces signaux pour comprendre ce qu’ils révèlent de la situation que la personne est en train de vivre", explique la psychologue.
Et d’insister sur le fait d’en parler, soit en interne, à son manager, s’il a la capacité d’écouter et accueillir ce que vit le collaborateur, aux Ressources humaines ou au médecin du travail, soit en externe, à un psychologue. S’il n’y a pas cette écoute des signes avant-coureurs, alors la détresse peut s’installer et générer des comportements de repli, d’isolement, d’agressivité ou d’épuisement.









