Pour survivre aux tourments de notre époque, les nonnes ont toujours la solution. Telle est la thèse des "autrices" de "La Sagesse des nonnes", historiennes aussi ignorantes de la vie chrétienne que fascinées par la vie monastique des religieuses du XVIe siècle. La philosophe Marianne Durano y voit une aspiration et une espérance à prendre au sérieux.
C’est un livre à la fois plaisant et agaçant, qui ne pouvait qu’interpeller la féministe catholique que je suis. Sagesse des nonnes (JC Lattès), écrit par les historiennes hispaniques Ana Garriga et Carmen Urbita, a de quoi surprendre. Son propos ? Montrer comment les nonnes les plus austères des XVIe et XVIIe siècles espagnol peuvent nous aider à surmonter nos angoisses contemporaines. On pourrait croire à un vulgaire ouvrage de développement personnel à la sauce catho, ou bien à une réédition d’une lecture pieuse un peu surannée. Pourtant, Ana Garriga et Carmen Urbita sont bien loin des "topos" spi auxquels nous, catholiques, sommes accoutumés. Elles en sont tellement loin qu’elles semblent s’étonner à chaque page que la tradition catholique ait encore quelque chose à leur dire. Leur principal exploit consiste à trouver des leçons de vie auprès des écrits de dévotes et de mystiques sans jamais accorder une once de sérieux à la foi qui les a conduites au couvent. Leur ignorance va même jusqu’à confondre l’Immaculée Conception avec la Conception virginale de Marie (p. 271), erreur classique pour le béotien de base, plus inquiétante de la part de deux universitaires spécialisées dans l’histoire monastique… Pour un ouvrage qui se veut érudit, la confusion est tout de même embêtante.
Mettre les pieds dans un vrai couvent
Si les critiques sont plutôt dithyrambiques, j’ai souvent trouvé que les liens établis entre les soucis des nonnes du Grand Siècle et les petites angoisses de la Gen Z étaient un peu capillotractés. Interpréter les déboires de Maria de San José avec son confesseur comme un "sentiment profond de dépossession et d’aliénation imposé par le système capitaliste" (p. 82), assimiler le jeûne mystique de sainte Véronique aux différents régimes à la mode sur Instagram (p. 134) ou encore le don des larmes au "sadfishing" en vigueur sur les réseaux sociaux, c’est aller un peu vite en besogne, sans avoir peur de la projection anachronique. En réalité, ce qui est fascinant dans ce livre, ce n’est pas l’ampleur des connaissances mobilisées par ses autrices (auteurEs ?), mais bien plutôt leur manque d’expérience.
La figure de la religieuse semble attirer une génération fatiguée du sexe et du couple, lasse des sollicitations permanentes de son smartphone, en quête de convivialité et de spiritualité.
Je ne sais pas si Ana Garriga et Carmen Urbita ont déjà mis les pieds dans un vrai couvent, mais elles décrivent la culture catholique avec la même distance étonnée qu’un missionnaire du XVIIe découvrant que les Indiens éprouvent des sentiments humains. À travers le succès de ce livre, c’est comme si toute une génération connectée et trendy découvrait que les bonnes sœurs avaient une âme, ce qui en dit long sur le fossé qui s’est creusé entre les quelques catholiques survivants et le monde universitaire. Je me souviens, moi-même étudiante à l’ENS, être tombée des nues en découvrant qu’il existait encore des catholiques qui allaient à la messe toutes les semaines. Sans parler du jour où je croisais une patrouille scoute en plein centre-ville, mais c’est une autre histoire.
Une espérance à prendre au sérieux
Le plus surprenant demeure encore le charme exercé par les nonnes sur des universitaires queer. Outre les fantasmes lesbiens suscités par le confinement non-mixte des couvents, la figure de la religieuse semble attirer une génération fatiguée du sexe et du couple, lasse des sollicitations permanentes de son smartphone, en quête de convivialité et de spiritualité : "Il ne s’agit plus simplement de porter un regard mélancolique sur un passé utopique, ni d’une fascination pour l’esthétique austère des nonnes. Ce regain de culture conventuelle est bien plus révolutionnaire et joyeux : un pied de nez à l’isolement et à l’aliénation de nos vies au XXIe siècle" (p. 11).
Il y a là une aspiration et une espérance que les catholiques doivent prendre au sérieux. Pour ma part, Sagesse des nonnes m’a surtout donné envie de lire l’autobiographie de sainte Thérèse d’Avila, à la fois entrepreneuse de choc et mystique sulfureuse. Moi qui déplore souvent que l’Église ne canonise que des consacrés, j’ai pu renouveler mon regard sur les saintes religieuses, y voir des modèles, mais également des amies, dont le regard bienveillant vient accompagner ma prière. Il aura fallu la plume subversive d’Ana Garriga et Carmen Urbita pour m’ouvrir ainsi les yeux, et me donner envie, moi aussi, de me bâtir un petit "couvent portatif" : qu’est-ce d’autre, finalement, que la Communion des Saints ?












