L’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas seulement un grand texte sur la question de l’intelligence artificielle. Le texte de Léon XIV va bien au-delà en lançant une alerte contre le transhumanisme et le posthumanisme, ces idéologies techniciennes qui veulent améliorer, augmenter l’homme afin qu’il atteigne des performances surhumaines et même qu’il tente de devenir immortel par la seule grâce de la technique. Le Pape décrit ces idéologies, dont il reconnaît qu’elles ont de multiples courants, comme cherchant à transformer l’homme notamment au moyen d’hybridation entre l’homme et la machine. L’intelligence artificielle est l’une des techniques envisagées pour cette augmentation de l’homme. Mais elle est loin d’être la seule, car il faut compter aussi avec les techniques biologiques, à visée eugéniste, pour y parvenir.
La vie humaine comme un "matériau"
Le transhumanisme et le posthumanisme ne sont pas des idées nouvelles, loin de là. Déjà en 1835, Frédéric Ozanam dénonçait dans son essai Du progrès par le christianisme un progressisme athée voulant atteindre l’immortalité par la technique. Léon XIV s’inscrit dans sa suite en désignant ces idéologies et leurs dangers :
"À la lumière de la Doctrine sociale de l’Église, le point crucial n’est pas l’usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend : si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. Au nom du progrès, on peut en venir à imaginer des sacrifices nécessaires et à faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce" (MH, 117).
"Nouvelle Société"
Le Pape pointe ici le cœur du problème, non pas l’usage de la technique en soi, mais le fait de considérer la vie humaine comme un matériau à perfectionner. Le terme "matériau" est fort. Léon XIV le sait-il ? C’est exactement le mot qu’emploie Pierre Simon, le père d’une forme de transhumanisme français, dans son autobiographie De la Vie avant toute chose parue en 1979. Qui est Pierre Simon ? Un médecin gynécologue très actif dans les cabinets ministériels, qui a théorisé une "Nouvelle Société" reposant sur une nouvelle définition de la vie humaine. Voici ce qu’il en dit :
"Cette vie qui nous vînt si longtemps d'un souffle de Dieu posé sur notre argile, c’est comme un matériau [c’est nous qui soulignons] qu’il faut la considérer désormais. Loin de l’idolâtrer, il faut la gérer comme un patrimoine [...]. Une richesse, cette vie, confiée à la garde de l'espèce, comme les forêts, les océans, les rivières, mais avec ceci de singulier que chacun d'entre nous en est le véhicule : cette charge de vie a son corollaire ; veiller à ce que le matériau ne se dégrade pas. Ce serait nous dégrader nous-mêmes et ruiner l’espèce" (De la vie avant toute chose, p. 16).
L’élimination des personnes fragiles
Pour Pierre Simon, veiller à ce que le matériau ne se dégrade pas se traduira par l’eugénisme. Dans son livre, il se prononce, en louvoyant, pour l’euthanasie des bébés handicapés à la naissance et il tient un discours ouvertement eugénique. Pierre Simon a cofondé le planning familial France et l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité). Il revendiquait lui-même avoir été l’un des principaux artisans de la loi Neuwirth de 1969 sur la contraception, et de la loi Veil de 1975 sur l’avortement. Il avait une vision matérialiste, hédoniste et transhumaniste de la vie et de la société. Et son raisonnement conduit exactement à ce que dénonce le Pape : faire des "sacrifices nécessaires" au nom de l’optimisation de l’espèce.
Le transhumanisme que dénonce Léon XIV n’est pas seulement une idéologie hypertechnologique d’hommes devenu des cyborgs, c’est aussi l’élimination des personnes fragiles dans le cadre de nos lois sociétales prétendument humaines. Le rêve, cauchemar plutôt, de Pierre Simon est hélas réalisé : l’avortement thérapeutique élimine un nombre considérable de fœtus souffrants, et la loi sur l’aide à mourir, si elle est votée, éliminera un grand nombre de malades. L’eugénisme de Pierre Simon est bel et bien là, et il continue de s’installer au fil des nouvelles lois sociétales.
Les chantiers de l’histoire
Devant le spectacle d’une Nouvelle Société s’installant sans difficulté nous pourrions être désabusés, commentant des ruines et regrettant le mal sans savoir quoi faire. Nous pourrions nous rassurer en nous disant qu’une société fondée ainsi sur la mort ne pourra que disparaître. L’idolâtrie de la mort et du suicide ne peut que conduire à la disparition. Mais en ayant fait avant des dégâts considérables ! Ce qui ne nous réjouit guère. Devant une telle situation, Léon XIV nous montre ici un chemin, avec la figure de Néhémie :
"En regardant vers l’avenir, je souhaite rappeler l’image de Néhémie que nous avons choisie au début de ce parcours comme compagnon et figure de référence. Néhémie entend le cri d’une ville meurtrie, porte cette douleur dans la prière, discerne devant Dieu, demande de l’aide, obtient la permission de partir, organise le travail, affronte les résistances internes et externes et, pierre après pierre, reconstruit avec le peuple les murs de Jérusalem. Je vois en lui une parabole lumineuse de notre vocation à être, à l’ère de la transformation numérique, non pas des spectateurs résignés face aux fractures sociales et culturelles, ni de simples commentateurs des ruines, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire — laboratoires de recherche, entreprises technologiques, écoles, médias, institutions, communautés locales — pour relever ce qui s’est écroulé et protéger ce qui est exposé" (MH, 241).
Léon XIV voit dans le prophète un modèle d’engagement : "Comme Néhémie, nous sommes, nous aussi, appelés à allier écoute et courage, prière et responsabilité, afin que la cité des hommes devienne plus vivable, même lorsque les logiques technocratiques et les intérêts partisans semblent prévaloir."










