"Je doute de l’humanité tout en croyant en elle." Cette phrase d’Edgar Morin, prononcée avec la sagesse d’un siècle de vie et la lucidité d’un esprit toujours en éveil, résonne en moi comme un écho profond. Elle me questionne, moi, catholique, sur la nature même de ma foi et de mon rapport au monde. Suis-je un croyant perché sur les hauteurs d’une tour d’ivoire, les certitudes bien rangées comme des armes ? Ou bien suis-je capable de me tenir debout au milieu du chaos de l’existence, les yeux grands ouverts sur l’imprévu, l’inattendu, l’impensé ?
Intellectuel transversal
Edgar Morin a choisi cette seconde voie. Non par caprice intellectuel, mais après une vie entière à explorer les contradictions, à relier les tensions, à chercher dans l’incertitude les germes d’une espérance tenace. La confession de cet intellectuel transversal, se trouvant "à la fois mystique et rationnel", est une invitation à repenser notre rapport à la foi. Car le doute, loin d’être l’ennemi de la croyance, en est peut-être le compagnon le plus fidèle. Une foi authentique ne doit-elle pas passer par le creuset du doute, comme l’or est éprouvé par le feu ?
Résistant antifasciste dans les Forces françaises combattantes pendant la Seconde Guerre mondiale, Morin a risqué sa vie pour la liberté, non par idéologisme, mais par amour de la justice. Membre du Parti communiste, il en fut exclu pour un "délit d’ouverture d’esprit" — illustration de l’étouffement de la pensée par des systèmes totalitaires. Franc-tireur, marginal par rapport aux académismes, il a été un pionnier de l’écologie politique, un défenseur du dialogue entre les cultures, et le théoricien de la "pensée complexe", qui embrasse la réalité dans toute sa richesse, ses contradictions et ses interdépendances.
La poésie comme art de vivre
Pour lui, la poésie n’était pas un ornement, mais un art de vivre, une manière d’habiter le monde dans l’émerveillement. "La vie est un cadeau reçu, mais un cadeau qui se déploie dans l’ambiguïté", semblait-il nous dire. Le 11 avril 2024, dans un entretien désormais testamentaire donné au quotidien Le Monde, il sonnait l’alarme : "Un grand courant de régression néo-autoritaire se répand dans le monde." Il pointait le néo-totalitarisme chinois, la dictature poutinienne en Russie, la gouvernance réactionnaire trumpiste aux États-Unis, et il lançait cet avertissement : "La France est menacée par le national-populisme qui fascine une France pétainiste, monarchique et religieuse, face à la France républicaine, laïque et sociale. On ne peut y résister que par la lucidité et l’esprit critique."
"La foi n’est pas la suppression du doute. C’est le dépassement du doute, et vous surmontez le doute en passant par lui"
Ces mots résonnent pour un catholique. Car la lucidité et l’esprit critique ne sont pas étrangers à la tradition chrétienne : ils en sont des piliers. La foi n’est pas une assurance tous risques contre le doute, mais une aventure, une quête permanente.
Dans les Évangiles, Jésus ne propose pas un catalogue de vérités à avaler. Il dit : "Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6). La vérité n’est pas un objet que l’on possède, une rente que l'on défend jalousement, mais une personne insaisissable que l’on suit, un chemin escarpé que l’on parcourt. Les premiers disciples n’ont pas adhéré à une doctrine toute faite. Ils ont été invités à faire une expérience concrète : "Venez et voyez !" (Jn 1, 39). Leur foi était une recherche obstinée, souvent tâtonnante.
Un échange avec le pape François
Le chrétien ne détient pas la vérité ; il la cherche. Et cette quête est d’autant plus authentique qu’elle accepte de passer par le doute. L’acquisition du discernement — cette capacité à distinguer, à nuancer — est le meilleur antidote contre toute forme d’embrigadement idéologique et contre toute emprise de la foi par des puissances économiques ou politiques. "La foi n’est pas la suppression du doute. C’est le dépassement du doute, et vous surmontez le doute en passant par lui", écrivait le moine cistercien et maître spirituel américain Thomas Merton. Les Pères de l’Église, comme saint Augustin, ont longuement médité sur la relation entre foi et raison. Plus près de nous, des figures comme le cardinal Newman ou Gabriel Marcel ont insisté sur ce point : la foi authentique est toujours une foi pensante.
Le dialogue entre la foi et la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale.
Le plus frappant chez Edgar Morin, c’est son intérêt marqué pour la spiritualité ; un cas inhabituel dans les milieux intellectuels français, où la laïcité peut frôler le sectarisme, souligne son amie, la journaliste et essayiste Laure Adler. En 2019, il fut reçu en audience privée par le pape François. Le philosophe avait qualifié l'encyclique Laudato Si de "providentielle", non pas au sens religieux, mais au sens où ce "texte inattendu et qui montre la voie" surgissait dans le "désert" actuel de la pensée. Pour son centième anniversaire, en 2021, le pape le remercia pour l'universalité de son œuvre par ces mots : "La conscience d’un destin commun de l’humanité, destin fragile et menacé, a retenu toute votre attention, promouvant la nécessité d’une politique de civilisation visant à remettre l’homme au centre." Cet échange rappelle que le dialogue entre la foi et la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale.
L’histoire du christianisme est une interminable histoire de patience, de persévérance, de confiance dans la force transformatrice de l’Espérance.
Une histoire de patience
À l’heure où le monde change à une vitesse vertigineuse, rien n’est plus dangereux, mortel peut-être même, que de se renfermer, se blinder derrière ses certitudes. "Il faut supporter toniquement l’incertitude. L’incertitude contient en elle le danger et aussi l’espoir", expliquait Morin à La Croix en 2020. Les catholiques devraient se garder d’être des motifs de discorde ou de blocage, et servir davantage de ressources en solutions et en espoir.
Face aux défis immenses de l'histoire devant nous, on pourrait baisser les bras. Mais Morin s’encourageait en citant le poète allemand Hölderlin : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve." Il rappelait l’exemple de Jésus : "Son message a mis quatre siècles pour devenir celui de l’Empire romain, après beaucoup de persécutions…" L’histoire du christianisme est une interminable histoire de patience, de persévérance, de confiance dans la force transformatrice de l’Espérance.
Écouter ceux qui croient autrement
Non, il n’est pas vain, encore moins hérétique, d’écouter ceux qui pensent ou croient autrement. Et d'en prendre de la graine. Le dialogue n’est pas une trahison de la croyance ou un agenouillement devant le monde, mais la respiration indispensable de la foi. Edgar Morin, agnostique éclairé, nous a offert tant de lumières parce qu’il a su cultiver cette ouverture, cette curiosité, cette humilité devant le mystère de l’existence. Il disait : "La poésie du vivre comporte la présence du Mystère."
Alors, rendons grâce pour ce noble aventurier de la fraternité humaine ! Rendons grâce pour Edgar Morin, dont la vie et l’œuvre nous rappellent que la vérité, comme l’espoir, ne se trouvent jamais dans l’immobilisme, le statisme, mais toujours dans le mouvement, dans la "dynamique du provisoire", dans la recherche partagée, et au fond, dans l’audace de croire que, même dans les nuits les plus obscures, il y a des oasis de lumière.









