Une fois de plus, une menace rôde sur le secret de la confession. Menace d’autant plus sournoise qu’elle est portée au nom d’une cause assurément très noble : "protéger les enfants et lutter contre les violences en milieu scolaire". Qui n’approuverait ce louable et impérieux objectif ? Or pour l’atteindre, ne faut-il pas contraindre ceux qui ont eu des révélations d’exactions commises contre de jeunes victimes à les révéler aux autorités compétentes, nonobstant tout secret professionnel ? Comme les médecins ou les avocats, les prêtres doivent-ils déroger au secret, lorsque le bien des enfants est en jeu ? Tout ne doit-il pas céder à cet impératif ? (On sait bien pourtant que non et que ni la morale ni le droit français ne permettent, par exemple, de torturer un terroriste dans le but d’obtenir des informations pouvant sauver des vies. La fin ne justifie pas les moyens.)
La confession : trésor salutaire !
On se souvient que l’accablant rapport de la CIASE préconisait déjà en 2021 la levée du secret de la confession dans le cas de violences sexuelles infligées à un mineur ou à une personne vulnérable. L’archevêque de Reims — commanditaire du susdit rapport en tant que président de la Conférence des évêques de France — avait courageusement répondu à cette extravagante requête. "La confession, déclara Mgr Éric de Moulins-Beaufort, doit rester secrète et le secret de la confession restera parce que cela ouvre un espace de parole libre qui se fait devant Dieu et, en ce sens-là, est plus fort que les lois de la République." Un tollé de protestations politiques s’en était suivi et le prélat avait été sommé de s’expliquer — voire de s’excuser — pour ces paroles sacrilèges de lèse-laïcité.
Voilà qu’une polémique semblable revient cinq ans plus tard sur le devant de la scène. Sans prétendre à l’éteindre, permettez-moi quelques considérations sur ce trésor dont je suis à la fois le bénéficiaire et le ministre : le sacrement de Réconciliation.
Il me plaît de rappeler d’abord que ce sacrement est à l’origine d’un extraordinaire progrès moral. En effet, depuis 1215 et le décret Utriumque sexus du IVe concile du Latran, tout chrétien doit confesser au moins une fois par an ses péchés. Le professeur Jean Delumeau affirme qu’il s’agit là d’un événement des plus importants de l’histoire, ayant engendré dans tous les pays alors catholiques un affinement des consciences tout à fait remarquable. Presque tous les habitants de notre pays, toutes classes sociales confondues, étaient conduits au moins une fois dans l’année non seulement à opérer un sérieux examen de conscience mais à pardonner eux-mêmes le mal qu’on leur avait fait sans quoi ils ne pouvaient prétendre être absous et communier à Pâques.
Le secret inviolable
Blaise Pascal note admirablement quelle miséricorde l’Église fait à l’humanité en lui offrant ce discret sas de décompression qu’est la confession :
"La religion catholique n’oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde ; elle souffre qu’on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu’on est. Il n’y a que ce seul homme au monde qu’elle nous ordonne de désabuser, et elle l’oblige à un secret inviolable, qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n’y était pas. Peut-on s’imaginer rien de plus charitable et de plus doux ?" (Pensées, n. 100)
Quoi de plus précieux et de plus salutaire en effet que ce secret inviolable ! La certitude de n’être jamais trahi en aucun cas est certainement une des plus fortes motivations qui amènent non seulement des coupables mais bien plus souvent des victimes d’abus à se rendre au confessionnal. Au cours du dialogue qui s’instaure dans ce cadre sacramentel avec le prêtre, de judicieux conseils peuvent être donnés. Le confesseur invitera la victime à avoir le courage de parler à sa famille ou à son entourage et de porter plainte. Il posera comme condition au coupable d’aller se dénoncer à la justice pour recevoir l’absolution. La remise en cause du secret de la confession nuirait ainsi à la cause qu’elle prétend défendre en ne permettant plus que des victimes reçoivent avec le sacrement le conseil et la force de révéler le mal qu’on leur a fait et qu’elles ont si longtemps gardé enfoui en elles.
Secret professionnel ?
Le secret de la confession — et c’est là que git une incompréhension difficilement réductible — ne peut pas être assimilé peu ou prou à un secret professionnel. Le médecin, par exemple, doit savoir ce que son patient lui a dit et s’en souvenir pour mieux le soigner. Il ne peut révéler ce qu’il doit connaître le mieux possible : l’état de son patient. Car c’est bien au Docteur Untel que le malade s’est confié. Le confesseur, lui, est ministre de Dieu. Ce n’est pas au Père Untel que le pénitent s’est confié mais au Père éternel. Il ne doit donc ni révéler ni même connaître ce dont il n’était pas destinataire. D’ailleurs, le plus souvent, le prêtre ne sait rien de son pénitent, il ne connaît ni son nom, ni son identité, ni même son visage, il n’a entendu que sa voix dans la pénombre à travers les grilles du confessionnal. Et même ce qu’il a entendu, il ne le connaît pas véritablement. Comme l’explique, en effet, saint Thomas d’Aquin, "ce que l’on sait sous le secret de la confession est comme ignoré, car on ne le sait pas en tant qu’homme, mais en tant que représentant de Dieu (sed ut Deus)" (Somme théologique, Supplementum qu. 11 a. 1 ad 1um). Ainsi un prêtre qui affirme ne pas savoir ce qu’il vient d’entendre au confessionnal ne ment pas car "ce qu’il connaît par la confession, il le connaît moins que ce qu’il ne connaît pas"... Le secret de la confession n’est donc pas un simple règlement ecclésiastique qu’un décret épiscopal ou pontifical pourrait lever. L’aumônier du Vercors avait raison de dire à André Malraux : "Vous savez, la confession n’apprend rien, parce que, dès que l’on confesse, on est un autre, il y a la grâce…" (Antimémoires 1967, Avant-propos).










