L’automatisation massive, telle qu’elle se déploie aujourd’hui par l’IA, nie totalement le principe de subsidiarité, dénonce l’essayiste Charlotte de Vilmorin.
L’automatisation et ses questions morales sous-jacentes ne sont pas apparues avec l’intelligence artificielle. Elles ont commencé le jour où l’homme a inventé la charrue pour remplacer ses bras, le métier à tisser pour accélérer ses doigts, puis la machine à vapeur pour multiplier sa force. Chaque fois, la même question s’est posée : que va-t-il advenir de ceux dont les mains, soudain, ne servaient plus à rien ? Et chaque fois, l’Église a rappelé que le progrès technique, pour être juste, devait servir l’homme et non l’écraser. Aujourd’hui, l’IA promet de révolutionner le travail comme aucune technologie avant elle. Mais à quel prix ? Celui de sacrifier, une fois de plus, les plus fragiles sur l’autel de l’efficacité ?
Le principe fondamental de subsidiarité
La doctrine sociale de l’Église, depuis Rerum Novarum jusqu’à aujourd’hui avec Magnifica Humanitas, repose sur un principe fondamental : celui de subsidiarité. Il s’agit, d’après la définition du Compendium de l’idée que "toutes les sociétés d'ordre supérieur doivent se mettre en attitude d'aide (subsidium) — donc de soutien, de promotion, de développement — par rapport aux sociétés d'ordre mineur" (n. 186). Appliqué à l’ère de l’IA, le pape Léon XIV explique que "la subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours)" (Magnifica Humanitas, 71).
L’automatisation massive, telle qu’elle se déploie aujourd’hui nie totalement ce principe. Les géants de la tech ne s’encombrent même pas de concerter les habitants de la planète sur l’impact de l’IA sur les ressources planétaires, et notamment sur l’usage de l’eau. Et les entreprises, à la recherche de toutes les solutions pour faire des économies et augmenter leur rentabilité, déploient massivement des lecteurs automatiques qui remplacent les caissières, des chatbots répondent aux clients à la place des employés, des robots assemblent des pièces mieux que des ouvriers... Et ainsi va la vie…
Qui paie le prix du progrès ?
Et si les gains de productivité engendrés sont bien réels pour les actionnaires ou les ingénieurs qui conçoivent ces systèmes, par principe, ils le sont rarement pour ceux dont les emplois disparaissent. Et quand on parle des femmes, des travailleurs peu qualifiés, des personnes en situation de handicap ou de précarité, la question devient plus douloureuse encore : qui paie le prix du progrès ? Ceux qui, déjà, avaient le moins de marge de manœuvre. Car quand une entreprise licencie des centaines d’employés pour les remplacer par des algorithmes, elle ne fait pas que supprimer des postes, elle nie la dignité des personnes qui, par leur travail, participaient à l’édification du monde.
La subsidiarité, dans ce contexte, exige donc que l’automatisation ne soit pas une fin en soi, mais un moyen au service du bien commun. Cela implique de se demander si la technologie que nous développons et utilisons libère l’homme pour des tâches plus nobles, ou si elle le prive simplement de son travail. Permet-elle à chacun de contribuer à la société selon ses capacités, ou crée-t-elle une nouvelle classe de "superflus" ? Souvenons-nous du pape François, dans Laudato Si’, qui mettait en garde contre une "culture du déchet" où les personnes sont traitées comme des résidus du système. L’IA, si elle n’est pas encadrée par une éthique forte, risque bien d’aggraver cette logique.
Se former pour agir
La technologie n’est pas neutre, Léon XIV le rappelle avec beaucoup de fermeté. Elle porte en elle les valeurs de ceux qui la conçoivent. Si l’IA est développée dans une logique de profit maximal et de réduction des coûts humains, elle deviendra un outil d’exclusion.
Le chrétien, face à ces bouleversements, a un rôle à jouer. Celui d’abord, de se former pour pouvoir discerner. Une technologie qui sacrifie des vies au nom de l’efficacité n’est clairement pas un progrès, mais une régression. Et discerner est bien difficile quand les discours marketing nous induisent en erreur… Ensuite, agir. Exiger par exemple que les bénéfices de l’automatisation soient redistribués sous forme de formation, de revenus de substitution, ou de réduction du temps de travail pour tous. Et enfin, témoigner pour rappeler et montrer que le travail n’est pas une simple marchandise mais une bien une vocation.
La capacité à choisir le bien
La technologie, souvent présentée comme l’aboutissement de la raison humaine, risque fort de nous faire oublier ce qui fait notre grandeur : notre capacité à choisir le bien, même quand il coûte plus cher ! La subsidiarité, elle, nous rappelle que le vrai progrès n’est jamais celui qui rend les hommes superflus, mais celui qui leur permet de devenir davantage eux-mêmes. Et si l’automatisation est inévitable, son impact sur nos vies, lui, ne l’est pas forcément. Tout dépend de la question que nous nous poserons : cette technologie nous rend-elle plus humains, ou simplement plus productifs ? La réponse déterminera si l’avancée technologique sera pour nous une bénédiction ou une malédiction.











