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Felipe VI, “le roi consolateur” qui va accueillir le Pape en Espagne

6 min de lecture
KING FELIPE VI

Crédit : Miguel Lemos / NurPhoto via AFP

Felipe VI, King of Spain, during the 2026 Cupra Raval Madrid E-Prix at Circuito del Jarama in Madrid, on March 20, 2026.

Le pape Léon XIV sera accueilli à Madrid, ce samedi 6 juin, par le roi Felipe VI. Dans un contexte politique délicat compte tenu des orientations très laïques du gouvernement de gauche au pouvoir, le roi incarne l’ancrage catholique de la monarchie espagnole, notamment face aux drames vécus par l’Espagne.

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À quelques jours du 12e anniversaire de son arrivée sur le trône, le roi d’Espagne Felipe VI s'apprête à recevoir la première visite papale de son règne. Lui et son épouse, la reine Letizia, accueilleront le pontife au palais royal en fin de matinée, le samedi 6 juin. Le roi prononcera un discours de bienvenue, ce voyage pontifical revêtant un caractère de visite d’État. Alors que l’absence de messe d’intronisation au début de son règne avait été perçue comme un signe de laïcisation de la monarchie, le roi d’Espagne a récemment manifesté sa proximité avec la papauté. 

Reçu au Vatican par le pape Léon XIV le 20 mars dernier, Felipe VI s’est ensuite rendu à la basilique Sainte-Marie-Majeure afin d’y recevoir le titre de proto-chanoine, traditionnellement attribué aux souverains espagnols. Dans un bref discours, le roi a rendu hommage au pape François, enterré dans cette basilique. "Son pontificat a été un phare éthique pour l’humanité ; une référence pour croyants et non-croyants, par sa proximité, sa sagesse et sa compassion, en particulier envers les plus démunis", a déclaré le souverain espagnol, heureux de retrouver "cette même sensibilité" chez Léon XIV. "Nous avons parlé de l’époque que nous vivons ; de ces jours où nous avons tant besoin de clarté : clarté dans les actes et dans les paroles ; clarté du cœur et de la conscience", a confié le roi.

Felipe VI a pris possession de son titre de « proto-chanoine » à la basilique Sainte-Marie-Majeure, le 20 mars 2026.

Une certaine réserve

Néanmoins, dans ses relations avec la papauté et avec l’Église, le souverain est contraint à une certaine réserve. “Après l’abdication de Juan Carlos, Felipe VI a réussi à restaurer le prestige de la monarchie, mais il doit composer avec un gouvernement proche de forces d’extrême-gauche qui lui sont très hostiles”, explique l’historien français Benoît Pellistrandi. “Il faut savoir que le roi d’Espagne ne peut rien faire seul. Il ne peut pas se déplacer sans être accompagné d’un ministre ou d’un représentant du gouvernement”, précise-t-il. Contraint de signer des lois allant à l’encontre de l’éthique catholique, comme celle sur l’euthanasie, le roi ne peut pas dépasser ses prérogatives constitutionnelles.

Il lui incombe cependant d’incarner l’unité nationale, notamment lors des drames collectifs. “Lorsqu’il y a des messes de funérailles pour des victimes de catastrophes collectives, comme cela a été le cas lors des inondations de Valence à l’automne 2024, ou encore cette année à cause de l’accident de la mine des Asturies, le roi et la reine sont présents, alors même que le chef du gouvernement ne l’est pas, ce qui choque les familles des victimes”, explique l’historien. “Dans ces circonstances, Felipe VI est en consonance avec le discours de consolation de l’Église, et avec son rôle de “roi consolateur’. Il est clairement de tradition catholique. C’est un croyant sincère, mais il sait aussi qu’il se doit à une certaine forme de neutralité pour incarner l’État. Sa grande préoccupation, c’est qu’on ne l’accuse pas de national-catholicisme”, précise Benoît Pellistrandi. 

L’héritage délicat de Juan Carlos

Si Felipe VI s’est rapidement émancipé de la tutelle de son père Juan Carlos, dont l’image publique s’est effondrée en fin de règne, il s’inscrit néanmoins dans ses pas en cultivant un lien fort avec la papauté. Pour comprendre le caractère vital de ce lien pour la survie de la monarchie espagnole, il faut remonter plus de 50 ans en arrière. Après la mort du Caudillo en 1975, l’avènement de Juan Carlos est observé avec scepticisme. Certains surnomment même ce jeune roi “Juan Carlos le bref”, en pensant qu’il serait rapidement contraint à l’abdication, sa seule légitimité étant d’avoir été choisi par Franco pour lui succéder. Mais le nouveau monarque se prépare à une ouverture politique pour laquelle l’appui du Saint-Siège et de l’épiscopat espagnol sera décisif.

Dès les premiers jours de son règne, Juan Carlos Ier tourne rapidement la page du national-catholicisme, en reprenant à son compte les mots du cardinal Tarancón, archevêque de Madrid. Dans l’homélie de la messe d’intronisation du nouveau monarque, celui-ci avertit que le Christ ne peut être brandi comme un “étendard politique” : soudainement, la page du franquisme est tournée. Dès 1976, le roi renonce au “droit de présentation” des évêques qui incombait traditionnellement au chef de l’État espagnol : le pape retrouve donc sa pleine liberté pour le renouvellement de l’épiscopat local.

Le 10 février 1977, Juan Carlos est chaleureusement reçu par Paul VI au Vatican. Le pape italien exprime alors son “intense satisfaction”, disant ressentir, à travers cette visite, “la présence palpitante, au plus haut point agréable et consolante, de l’Espagne tout entière”. Le pontife presque octogénaire salue l’engagement de ce roi trentenaire pour la construction d’une “Espagne jeune, ouverte, tendue vers un progrès multiforme, fidèle à ce qui la constitue en son essence, mais tournée vers des horizons nouveaux”. Juan Carlos deviendra le chef d’État à recevoir le plus de visites papales, huit au total : cinq sous Jean-Paul II, et trois sous Benoît XVI. À titre de comparaison, le très catholique roi des Belges Baudouin n’a reçu qu’une seule visite papale, en 1985. 

JUAN CARLOS
Spain's King Juan Carlos (R) welcomes Pope Benedict XVI (L) upon his arrival at Madrid's Barajas airport, on August 18, 2011.

Néanmoins, le prestige de Juan Carlos s’effondre dans les dernières années de son règne, en raison de scandales financiers et sexuels qui le conduiront à l’abdication en 2014, puis à prendre la voie de l’exil en 2020 vers les Émirats arabes unis. Il a, depuis lors, effectué quelques visites ponctuelles en Espagne, mais demeure relativement en retrait de la vie publique. Selon un proche de la famille royale, l’ancien roi ne devrait pas participer à l’accueil du pape Léon XIV, mais son épouse, la reine Sofía, sera bien présente. Une façon d’incarner la continuité du lien entre la papauté et la Couronne espagnole, au-delà des faiblesses humaines et des soubresauts de l’histoire.