Après avoir présenté ses lettres de créance à Léon XIV, ce vendredi 5 juin, l'ambassadeur de France près le Saint-Siège, Charles Personnaz, confie à I.MEDIA avoir senti le Pape "très précisément au courant de la situation de la France". Dans cet entretien, il évoque les contours de sa nouvelle mission à la Villa Bonaparte et le prochain voyage du Pape dans l’Hexagone.
IMedia : Comment s’est passée votre rencontre ce vendredi avec Léon XIV pour la présentation de vos Lettres de créance ?
Charles Personnaz : Nous avons eu un entretien en tête-à-tête auquel le Pape a bien voulu accorder près d’une demi-heure. Cet échange personnel m’a permis de me présenter, de parler de la mission qui m’est donnée ; et cela a également été l’occasion d’évoquer le prochain voyage du Saint-Père en France, de lui dire la joie de la France de l’accueillir, et de pouvoir évoquer un certain nombre de sujets de complexité de notre monde. Nous avons parlé de sujets culturels et de sujets intellectuels, et de la façon dont ils peuvent nourrir le dialogue entre les peuples et être un chemin vers la paix. Le Pape s’est montré très attentif au maintien du crédit à l’aide au développement. J’ai pu ainsi percevoir la pensée du Pape, dans la manière dont il s’exprimait. Ce fut un moment à la fois intense personnellement, qui s’intégrait dans une mission plus large et plus officielle. Nous avons échangé principalement en anglais, et en partie en français. J’ai senti Léon XIV très précisément au courant de la situation de la France, avec une grande connaissance de notre pays et un intérêt certain.
Comment avez-vous vécu cette nomination à Rome, qui constitue votre premier poste de diplomate ?
Mon premier sentiment était d’abord de joie. Cette proposition unifiait pour moi plusieurs aspects qui me tiennent à cœur dans mon parcours. J’ai ressenti aussi des sentiments mêlés de reconnaissance et de responsabilité. D’une part parce que je ne suis pas diplomate de carrière ; d’autre part pour la charge qui m’incombe dans un moment extrêmement troublé sur la scène internationale, où le Saint-Père pose des paroles sur les crises mais aussi sur les conditions même de notre modernité et de notre monde contemporain – comme il l’a fait à travers sa première encyclique.
J’ai cherché à me préparer en rencontrant les acteurs de la diplomatie française au ministère des Affaires étrangères, afin de comprendre quelles étaient les initiatives communes attendues avec le Saint-Siège. J’ai eu aussi des contacts avec l’Église de France pour être éclairé sur les enjeux d’aujourd’hui, et avec des acteurs universitaires, patrimoniaux. En arrivant à Rome il y a trois semaines, j’ai été accueilli à l’ambassade par une équipe dotée d’une grande expérience et très attachée à la mission qui est la sienne. Je vois aussi une marque de bienveillance d’avoir pu présenter mes lettres de créance aussi rapidement – et à la veille du voyage du pape en Espagne.
Comment concevez-vous aujourd’hui la singularité de la relation entre la France et le Saint-Siège ? Quels sont les sujets sur lesquels Paris et Rome peuvent aujourd’hui peser d’un commun accord ?
Je crois que la première grande question aujourd’hui est celle d’un monde troublé, où la France et le Saint-Siège convergent dans la volonté de trouver toutes les voies possibles d’apaisement. Il y a une volonté de participer à des réflexions conjointes générales, mais aussi sur des crises précises, comme celles du Moyen-Orient, de l’Ukraine, de conflits africains, ou encore de certaines zones de tensions en Amérique centrale, dans les Caraïbes ou dans la région indo-pacifique. Les lieux d’engagement commun pour essayer de trouver des voies diplomatiques sur des dossiers concrets – et pas seulement des échanges intellectuels – sont très nombreux. Dans ce contexte, la Villa Bonaparte représente un instrument tout à fait remarquable. Outre le travail diplomatique, l’ambassade de France près le Saint-Siège dispose aussi de l’Institut français Centre Saint-Louis. C’est une chance extraordinaire de pouvoir promouvoir la coopération culturelle et intellectuelle entre pays.
Vous devenez le nouveau locataire de la Villa Bonaparte à quelques mois du voyage de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre. Quels sont les grands enjeux de cet événement selon vous ?
Ce voyage s’inscrit dans une attention pour la France qui s’est manifestée très tôt dans le pontificat et qui a touché le cœur des Français – au-delà des chrétiens français, de l’ensemble des Français. Le fait que le Saint-Père ait accepté de consacrer quatre jours à ce déplacement dans un agenda dont personne n’ignore la densité, illustre vraiment cet intérêt particulier du successeur de Pierre à l’égard de notre pays. C’est donc une grande joie que ce voyage arrive si vite après le début du pontificat. L’un des enjeux importants sera la visite du pape à l’UNESCO, qui touchera au thème de la défense du multilatéralisme, représentant là encore un point de convergence entre la France et le Saint-Siège. Si le siège de l’UNESCO est à Paris, c’est parce que la naissance d’un organisme multilatéral consacré à la culture et à l’éducation en 1946 participait d’une pensée sociale catholique européenne, spécifiquement française dans ces années-là avec Jacques Maritain et Etienne Gilson.
Léon XIV a remarqué lui-même la vivacité d’un certain catholicisme français qui se manifeste à travers les nombreux baptêmes.
On peut noter aussi que la visite du pape aura lieu dans le contexte d’une efflorescence particulière : Léon XIV a remarqué lui-même la vivacité d’un certain catholicisme français qui se manifeste à travers les nombreux baptêmes dans la nuit de Pâques, mais au-delà de cela, par des œuvres d’éducation, sociales, universitaires. On parle aussi, même si le programme n’est pas officiel encore, d’une étape spécifiquement consacrée à l’approfondissement de notre destin européen. [Une étape à Metz sur les pas de Robert Schuman est envisagée, ndlr]. Revenir à l’histoire des pères fondateurs de l’Union européenne, qui, inspirés par leur foi, ont œuvré à la réconciliation européenne au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ne peut que nous faire réfléchir, à l’heure où l’Europe se trouve menacée de l’extérieur. Ce serait un point très important de la visite du Saint-Père, pour encourager un chemin de paix auquel les peuples adhèrent davantage.
Il y a aussi bien sûr un enjeu pastoral, puisqu’il s’agit d’abord d’une visite aux communautés catholiques de France. Le Pape rencontrera une Église qui a su faire face à de nombreuses difficultés du monde contemporain, et qui parvient à trouver des voies et des manières de se réformer, malgré la fragilité de moyens qui est la sienne. Elle pourra montrer cela, sans rougir, au pape.
Ce voyage aura lieu fin septembre, au moment d’un calendrier législatif délicat autour de la loi sur la fin de vie. Cela peut-il être un sujet de froissement dans les relations bilatérales ?
Il y a beaucoup de convergences entre le gouvernement français et le Saint-Siège, mais il y a aussi des points de discussion réels, qui peuvent être des points de désaccord, exprimés dans un respect mutuel. De ce que je perçois comme nouvel ambassadeur, la question de la subsidiarité est importante pour Rome. Ces questions qui ont trait au travail législatif en France sont traitées par la Conférence des évêques de France, qui fait valoir ses arguments auprès des autorités civiles françaises. Ce qui ne veut pas dire bien entendu qu’il n’y ait pas de préoccupation de la part du Saint-Siège, mais ce sera au pape de voir la manière dont il souhaite les exprimer.
Votre foi personnelle joue-t-elle un rôle dans votre manière d’aborder cette mission auprès du Saint-Siège ?
Comme catholique, on ne peut pas être indifférent à ce poste. Pour moi, c’est une illustration de ma conviction que l’on peut être pleinement fonctionnaire de la République française et pleinement catholique. Il existe un certain nombre de sujets où des tensions peuvent exister, de la même façon que nous sommes tous personnellement traversés de contradictions. Dans notre pays qui porte la question de la dignité de l’homme, qui est marqué par une immense école de spiritualité inscrite dans l’œuvre de tant d’artistes, d’écrivains, qui est aussi héritier de la Révolution française, les points de rencontre entre la foi de hauts fonctionnaires catholiques et l’intérêt général sont nombreux.
Vous cultivez par ailleurs une fibre pour les chrétiens d’Orient. Vous êtes président du Fonds des écoles d’Orient et vous avez remis en 2019 un rapport au président Emmanuel Macron en faveur d’un renforcement de l’action de la France pour la protection du patrimoine des chrétiens d’Orient. Est-ce une cause que vous porterez dans votre mission ici ?
Je nourris un attachement particulier envers ces communautés. L’une de mes premières visites en arrivant à Rome fut d’ailleurs au collège maronite, et j’en ai été très heureux. J’aurai à cœur que l’on essaye, avec le Saint-Siège et la France, de faire tout le possible pour que ces communautés puissent vivre dans la paix et la sécurité et surtout remplir leur mission au service des populations des pays dans lesquels elles vivent. On sait ce qu’elles offrent en matière d’éducation, en matière sociale, sanitaire, hospitalière, à travers tant d’œuvres qui sont bien connues et qui doivent perdurer.
Le Moyen-Orient permet à des communautés diverses de vivre ensemble et de continuer à dialoguer, mais cela est de plus en plus fragile.
Le Moyen-Orient permet à des communautés diverses de vivre ensemble et de continuer à dialoguer, mais cela est de plus en plus fragile. On l’a vu en Irak, en Syrie. C’est un sujet cher au Saint-Siège et à la France, qui peut aussi rallier beaucoup de pays européens. La question du Liban notamment comme lieu de coexistence possible est essentielle. La récente reconnaissance d’un miracle [la guérison d’un musulman druse, ndlr] que l’Église catholique a attribué à l’intercession du patriarche maronite Elias Hoyek représente cette idée du Liban.
La diplomatie du Saint-Siège travaille sur le temps long et insiste sur la nécessité de garder ouverts des canaux de dialogue même dans les conflits les plus gelés. Est-ce une manière de faire de la diplomatie qui vous inspire personnellement ?
Avec ma formation d’historien, je crois au temps long et à l’exercice de la patience. Dans un monde d’immédiateté, nous avons besoin de retrouver cette capacité à s’enraciner dans l’épaisseur du temps, à se réinscrire dans la profondeur des choses. Et je ne trouve pas cette vision antinomique avec le dynamisme nécessaire aux enjeux de l’époque.
Quant à la nécessité de parler à tout le monde, je ne peux qu’abonder dans l’idée qu’il faut essayer le plus possible de maintenir le dialogue, parfois en rappelant extrêmement fermement les principes. Le point de vue du Saint-Siège n’est cependant pas tout à fait le même que celui de la France ou d’autres nations qui ont une responsabilité temporelle et doivent administrer des millions de citoyens, les défendre, organiser une société. Parfois, pour un État comme la France, la remise en cause d’un certain nombre de principes fondamentaux ou de nos intérêts est trop grande pour que ce dialogue puisse perdurer complètement. Néanmoins, l’on s’efforce en permanence de maintenir, de rouvrir des canaux. Je pense qu’avoir un lieu tel que le Saint-Siège qui fait le pari fondamental de ce dialogue, malgré tout, est une chance pour ses partenaires qui peuvent travailler dans ce cadre-là.
Vous avez assisté à la présentation de Magnifica humanitas. Aura-t-elle selon vous la même portée qu’eut Laudato si’ il y a onze ans ?
L’urgence environnementale a été extrêmement bien saisie et au bon moment par le pape François. Son encyclique est rentrée en résonance complète avec une attente de la société internationale. Aujourd’hui les circonstances sont semblables. Quelques années après le développement très rapide de la technologie de l’intelligence artificielle, dont chaque semaine apporte de nouveaux développements, le Saint-Siège est le premier à avoir une parole de synthèse globale et forte sur la question. Nous avons entendu beaucoup d’alertes de diverses voix. Là, tous ces points sont unifiés, dans un texte qui n’a pas vocation à répondre à toutes les situations concrètes mais qui fournit des critères de discernement. Nous sommes devant un document qui fera date, qui fait déjà date, comme le montrent les réactions internationales.









