Si la notion de guerre juste est au cœur de la réflexion sur la guerre, la paix et les relations internationales, dans le monde chrétien et en Occident, l’analyse se bloque sur les grands principes hérités des auteurs classiques. L’apport de Cicéron, de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin est fondamental. Ces grands philosophes et théologiens ont posé des principes et des notions qui ont façonné le concept de guerre juste et qui servent encore aujourd'hui de référence. Mais comme toujours, la pensée des classiques est une pensée vivante qui se renouvelle par les évolutions contemporaines ; ainsi, les "choses nouvelles" (res novae) abordées par Léon XIII et reprises par Léon XIV dans sa dernière encyclique.
En Italie, deux auteurs ont récemment produit deux textes de grande qualité, qui permettent un débat utile et intelligent afin d’actualiser le concept de guerre juste. Le professeur Luca Diotallevi, professeur de sociologie à l’Université de Roma Tre, dans un article paru dans le magazine Il Regno et don Mauro Cozzoli, professeur de théologie morale à l’Université du Latran, dans un entretien paru dans Vatican News. Quand le premier trouve que la position actuelle est trop pacifiste et méconnaît les évolutions modernes de la guerre, le second combat la notion de "guerre préventive", considérant que celle-ci est immorale.
La guerre face à la technique
Si la nature de la guerre n’a pas changé, raison pour laquelle les militaires et les stratèges doivent toujours lire les classiques et s’en nourrir, la façon de la faire évolue au gré des innovations techniques. L’arrivée du fusil et du canon, du sous-marin, de l’avion, aujourd'hui des drones, modifie la façon de combattre, tant dans la tactique que dans la stratégie. Elle modifie aussi l’organisation des armées elles-mêmes, des régiments et des soldats. Mais l’histoire militaire montre qu’il y a plus une accumulation qu’une substitution : le moteur n’a pas fait disparaître le fantassin, le navire accompagne toujours le sous-marin et l’avion, et même les animaux, y compris le cheval, n’ont pas déserté les champs de bataille.
La question de la guerre juste aujourd'hui est donc confrontée aux dernières innovations techniques, multipliées par l’IA. C’est ce qu’expose Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas quand il met en garde contre des techniques militaires déshumanisantes, quand le choix de tuer est confié à la machine et non pas à l’homme. Le débat n’est pas nouveau. Il se posait déjà avec l’arrivée de l’arbalète, puis celle du canon, et enfin des bombardements aériens. Durant la Seconde Guerre mondiale, le pilote qui vole au-dessus de Dresde ou de Berlin ne sait pas qui il va tuer. Et parmi les morts, probablement des opposants au nazisme.
Le problème majeur posé par la technique est celui de la tenue du choc face à l’adversaire. Si l’on dispose d’une armée inférieure techniquement, la défaite est quasiment assurée. La modernisation et la militarisation sont donc des nécessités pour dissuader l’ennemi d’attaquer et, en cas d’attaque, pour résister au choc. D’où la course aux armements, qui peut être pour certains un moyen de préparer la guerre contre l’adversaire, mais pour d’autres, une façon de se protéger. C’est cette notion de dissuasion qui mérite approfondissement dans la question de la guerre juste aujourd'hui, d’autant qu’elle ne repose pas que sur le nucléaire.
Deux mondes
L’autre grand défi posé par la notion de guerre juste aujourd'hui est celui de l’isonomia, c'est-à-dire du respect mutuel de la loi et de la morale. Prenons le cas du nucléaire : l’Église s’est toujours montrée très rétive sur la possession des armes nucléaires, jusqu’à la condamnation formelle du pape François. Mais la plupart des pays qui possèdent l’arme ne sont pas de culture chrétienne (Corée du Nord, Chine, Inde, Pakistan, Israël). Autrement dit, ils n’ont que faire de la notion de guerre juste développée dans le monde chrétien et des réflexions qui peuvent émaner du Vatican. Or la loi ne peut fonctionner que si elle est suivie par tout le monde : si une partie du monde suit une voie de désarmement, quand une autre suit la voie de la militarisation, l’asymétrie et donc la vulnérabilité seront de plus en plus redoutables. C’est déjà le cas aujourd'hui, puisque l’essentiel des dépenses militaires mondiales est effectué dans le monde asiatique.
De nouveaux défis
Une autre asymétrie est quant à elle morale : beaucoup de combattants, réguliers ou irréguliers, ne suivent pas les mêmes normes morales que les armées européennes. La France y fut confrontée lors des combats contre l’État islamique. En Afrique, la pérennisation des enfants soldats pose un vrai problème moral : comment agir face à des enfants armés dont l’objectif est de tuer ? Sur les drones conduits par IA, le problème est le même : l’Europe peut bâtir des normes et des restrictions, mais celles-ci ne seront ni suivies ni appliquées sur les champs de bataille mondiaux. Les attaques contre les civils en Palestine, les bombardements des usines de dessalement aux Émirats sont autant de pratiques interdites par les lois de la guerre telle qu’elle est pratiquée en Occident au moins depuis l’époque antique ; c’est pourtant une réalité que les armées doivent affronter.
Le défi de la guerre d’aujourd'hui est d’être juste à l’intérieur, en elle-même, mais aussi à l’extérieur, face à des pays qui ne disposent pas des mêmes critères moraux et des mêmes jugements militaires. L’un des enjeux de la guerre juste consiste à respecter les règles morales tout en demeurant militairement compétitif.










