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Père Petro, dominicain à Kiev : “Dieu ne nous a pas abandonnés”

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Cécile Séveirac - publié le 03/06/26
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Le monastère dominicain de Kyiv, frappé par une attaque russe le 24 mai 2026, fait face à des dégâts considérables. Malgré ce choc, les frères dominicains poursuivent leur mission, incarnant une présence spirituelle et solidaire au cœur de l’Ukraine meurtrie. "La leçon que nous avons apprise est simple : ne jamais se rendre au désespoir. Dieu ne nous a pas abandonnés", affirme-t-il auprès d'Aleteia.

Alors que la Russie a intensifié fin mai et début juin ses attaques de drones et de missiles contre plusieurs villes ukrainiennes, l'Ukraine poursuit également ses frappes sur le territoire russe et dans les zones occupées. C'est dans ce contexte de violences accrues que, le 24 mai 2026, lors d'une nouvelle vague d'attaques massives de missiles et de drones russes sur Kyiv, un missile intercepté par la défense aérienne ukrainienne explose directement au-dessus du monastère dominicain de la capitale. L'onde de choc est dévastatrice : plus des deux tiers des cent fenêtres panoramiques de l'édifice historique sont soufflées, les vitraux de la chapelle et de la grande salle de l'Institut Saint-Thomas d'Aquin sont détruits, portes, murs et toiture gravement endommagés. Le coût des réparations est estimé entre 270.000 et 280.000 euros — dont seulement 5% ont été réunis à ce jour. Pourtant, les frères dominicains sont là, comme ils l'ont été depuis le début de l'invasion à grande échelle en février 2022, comme ils le sont chaque soir pour la messe et chaque dimanche pour la communauté francophone qui continue de se rassembler dans leur chapelle. Le père Petro Balog, supérieur de la communauté, a répondu aux questions d'Aleteia. "Nous sommes appelés à proclamer la vérité sur Dieu et sa création, sur le bien et le mal, le péché et la faiblesse humaine, la justice et la miséricorde, et aussi sur le pardon", confie-t-il. "Après la guerre, il faudra bien, d'une manière ou d'une autre, retrouver le chemin du pardon, même si cela ne sera pas facile." Entretien.

Couvent des dominicains de Kiev frappé par des débris de missile, le 24 mai 2026.

Que signifie être frère dominicain en Ukraine aujourd'hui ?
Être dominicain, c'est toujours vivre selon ce qui est inscrit sur notre blason et exprimé dans notre devise : Laudare, Benedicere, Praedicare — "Louer, bénir, prêcher" — ainsi que Veritas, c'est-à-dire "Vérité". Quoi qu'il arrive, quelles que soient les épreuves, nous sommes appelés à louer Dieu pour tous ses dons et ses bénédictions, pour son soutien et sa présence parmi nous. Et nous devons sans cesse prêcher l'amour de Dieu, sa providence, le triomphe du bien sur le mal, l'importance de rester fidèle à Dieu malgré toutes les épreuves et la nécessité de rester vraiment humain en toutes circonstances. Ce n'est pas facile, car beaucoup éprouvent légitimement de la colère et du ressentiment envers la Russie, les Russes et tout ce qui s'y rattache — langue, culture, littérature, jusqu'aux citoyens ordinaires, souvent perçus comme "l'ennemi qui nous tue". Pourtant, nous sommes appelés à proclamer la vérité sur Dieu et sa création, sur le bien et le mal, le péché et la faiblesse humaine, la justice et la miséricorde, et aussi sur le pardon. Après la guerre, il faudra bien, d'une manière ou d'une autre, retrouver le chemin du pardon, même si cela ne sera pas facile. Pour l'instant, tant que l'agression continue, ce pardon semble souvent impossible.

Depuis quatre ans, chaque dimanche, la messe en français est célébrée malgré la guerre. Pourquoi était-il important de maintenir cet engagement ?
Nous célébrons la messe non seulement dans notre monastère, mais aussi à la cathédrale Saint-Alexandre, avec les sœurs carmélites et les Missionnaires de la Charité fondées par Mère Teresa. Tant que nous sommes vivants et en bonne santé, et tant que les murs et le toit de la chapelle tiennent debout, nous continuerons à célébrer la messe comme d'habitude. 

Dégâts causés par des débris de missiles dans une chapelle.

Qui assiste aujourd'hui à la messe en français ?
Depuis le début de l'invasion à grande échelle en février 2022, le nombre de participants à la messe en français à Kyiv a fortement diminué. Avant 2022, plus de cinquante fidèles y assistaient régulièrement ; aujourd'hui, la communauté compte environ vingt personnes. La plupart sont des employés de l'ambassade de France, notamment ceux impliqués dans les questions militaires et de sécurité. Plusieurs familles françaises viennent aussi régulièrement, et l'ambassadeur de Croatie est souvent présent.

La guerre nous a rendus plus pragmatiques et plus souples. Elle nous a montré que nous ne pouvons pas nous cacher derrière des idées ou des théories, même belles. Nous devons mettre la théologie en pratique.

Que représente cette communauté dans l'Ukraine en guerre ?
Avant tout, elle incarne l'Église universelle, qui prie et célèbre dans toutes les langues du monde. Elle représente aussi la France d'une manière particulière, surtout depuis le début de l'invasion russe à grande échelle. Aujourd'hui, ces fidèles sont une expression visible de la solidarité de l'Europe occidentale avec l'Ukraine, un signe de soutien et un symbole de persévérance dans des conditions extrêmes de guerre, d'attaques de drones et de bombardements. 

Avez-vous constaté une évolution des besoins spirituels des fidèles depuis le début de l'invasion ?
Sans aucun doute, ceux qui sont restés en Ukraine ont changé, d'abord sur le plan existentiel. Pour beaucoup, la guerre a révélé qui est réellement la Russie, quelles sont ses intentions envers l'Ukraine. Spirituellement, beaucoup de personnes — en particulier celles qui ont souffert directement des conséquences de la guerre ou qui vivent sous des bombardements constants — vivent différemment. Elles sont devenues très conscientes de la fragilité, de la brièveté et de la vulnérabilité de la vie, sachant que la mort peut survenir à tout moment, de jour comme de nuit. La question de la présence de Dieu "au milieu des ruines et des tueries" est devenue particulièrement urgente, plus seulement en théorie mais dans la réalité vécue, comme dans le Livre de Job. Heureusement, la plupart des croyants, quelle que soit leur confession, comprennent que Dieu se tient aux côtés des opprimés, des souffrants, des déplacés, des victimes de violence et des morts. Ils comprennent que, d'une certaine façon, Dieu lui-même est présent dans tous ceux qui subissent persécutions, déplacements, violences et mort.

En quoi la guerre a-t-elle modifié votre compréhension de votre vocation ?
La guerre nous a rendus plus pragmatiques et plus souples. Elle nous a montré que nous ne pouvons pas nous cacher derrière des idées ou des théories, même belles. Nous devons mettre la théologie en pratique. C'est pourquoi nous sommes très engagés dans le travail social et caritatif à travers toute l'Ukraine.

Notre confiance doit être placée principalement en Dieu plutôt qu'en les êtres humains, les promesses politiques, les accords ou les traités.

Notre centre Saint-Martin de Porres à Fastiv, près de Kyiv, aide des milliers de familles touchées par la guerre. Ici à Kyiv, à l'Institut Saint-Thomas d'Aquin, nous avons lancé des programmes de réhabilitation pour les personnes souffrant des conséquences du conflit. Un de nos frères est aumônier dans un hôpital militaire, auprès de soldats gravement blessés. Même lors de nos retraites paroissiales, nous essayons de ne pas parler de Dieu seulement de façon abstraite. Nous intégrons la réalité de la guerre dans notre prédication, car les gens ont beaucoup de questions, de doutes et de luttes liés à cette situation.

Avez-vous parfois douté qu'il valait la peine de rester ?
Non, dans l'ensemble, il n'y a pas eu de tels moments La plupart a pris la décision consciente de rester. Au tout début de l'invasion, en février 2022, alors que Kyiv était encerclée par les forces russes, nous nous sommes réunis en communauté et avons discuté de ce que nous devrions faire dans ces circonstances. Notre conclusion a été simple : rester calmes, ne pas paniquer et aider les gens comme nous le pourrions. Cela signifiait aider certains à évacuer et en accueillir d'autres dans notre monastère, qui dispose de zones de stockage au sous-sol pouvant servir de refuge. En même temps, nous avons décidé de continuer à prier, de célébrer la messe et, plus tard, de continuer l'enseignement à l'Institut, principalement en ligne.

Quartier dans lequel vivent les dominicains.

Qu'est-ce qui vous donne la force de rester et de poursuivre votre ministère ?
Avant tout, la foi en Dieu et l'espérance en son soutien et sa présence ici et maintenant parmi les gens qui souffrent à cause de la guerre. En même temps, nous ne plaçons pas une confiance irréaliste en nous-mêmes. Nous ne savons pas comment nous nous comporterions sous occupation si les forces russes atteignaient Kyiv. Nous ne savons pas ce que feraient les occupants s'ils venaient ici. Les gens qui sont restés en Ukraine, qui vont travailler chaque jour, qui envoient leurs enfants à l'école ou à la garderie malgré tout, sont une source constante d'inspiration pour nous. Leur courage et leur persévérance nous donnent la force de poursuivre notre propre ministère. Notre objectif est simplement de rester ici, de vivre et de servir, même si l'ennemi souhaiterait nous en empêcher.

À quoi ressemble une journée typique pour un frère dominicain en Ukraine en temps de guerre ?
Étonnamment, notre vie quotidienne reste assez similaire à ce qu'elle était en Ukraine en temps de paix. Hormis les défis supplémentaires apportés par la guerre, notre routine a très peu changé. Bien sûr, s'il y a des bombardements pendant la nuit, le sommeil devient impossible. Malheureusement, ces attaques sont devenues plus fréquentes à nouveau ces derniers mois.

Quelles leçons l'Église universelle peut-elle tirer des chrétiens qui ont vécu la guerre en Ukraine ?
Avant tout, que notre confiance doit être placée principalement en Dieu plutôt qu'en les êtres humains, les promesses politiques, les accords ou les traités. L'expérience nous a montré combien de telles garanties peuvent être fragiles. La guerre a aussi montré que tous ceux qui se disent chrétiens, ou qui parlent publiquement de défendre les « valeurs chrétiennes », n'agissent pas nécessairement conformément à ces valeurs. Le langage religieux peut parfois être utilisé pour dissimuler l'injustice, la violence et les actes répréhensibles. De plus, cette guerre a une fois de plus démontré que quand l'Église devient dépendante de l'État, elle risque de perdre sa liberté évangélique et sa mission. Au lieu de rester un témoin du Christ, elle peut devenir un instrument du pouvoir politique. Le conflit nous a aussi rappelé que les déclarations seules ne suffisent jamais. Peu importe combien certaines rhétoriques peuvent sonner chrétiennes, elles doivent toujours être jugées par leurs fruits. Comme l'a enseigné le Christ, un arbre se reconnaît à son fruit. Quand l'occupation, la violence, le meurtre et l'oppression suivent de grandes déclarations, de telles actions n'ont rien à voir avec un christianisme authentique. Beaucoup de ce que je dis ici concerne la Russie et l'Église orthodoxe russe telle qu'elle s'est alignée sur le pouvoir d'État pendant ce conflit.

Notre espérance n'est pas basée uniquement sur le succès militaire, les développements politiques ou la force humaine. Elle est plutôt enracinée dans la conviction que la vérité est plus forte que le mensonge, que le bien est plus fort que le mal, et que Dieu reste fidèle même au milieu de la souffrance.

En même temps, la guerre a révélé quelque chose de profondément positif : la souffrance partagée peut rapprocher les chrétiens de différentes traditions. En Ukraine, les croyants de nombreuses confessions prient d'une seule voix pour une paix juste, pour la protection de Dieu de notre peuple, pour nos défenseurs et pour tous les citoyens de notre pays. Cette unité dans la prière et cette solidarité peuvent être l'une des leçons spirituelles les plus importantes de la guerre.

Après quatre ans de guerre, quel a été le moment le plus difficile pour vous personnellement ?
Peut-être que les moments les plus difficiles sont encore à venir, car personne ne sait quand la Russie arrêtera enfin son agression. Une chose, cependant, semble claire pour nous : aucun accord avec la Russie en lui-même ne mettra fin à cette guerre, ni les démonstrations de faiblesse ou les concessions sans fin. Quant aux expériences les plus difficiles que nous avons vécues jusqu'à présent, pour moi personnellement — et je crois pour beaucoup de gens en Ukraine — ce sont les moments de découragement, de fatigue et d'incertitude. Des moments où l'on se demande quand tout cela se terminera, pourquoi notre voisin refuse de laisser les gens vivre en paix. Particulièrement douloureux est le fait que ces récits s'accompagnent souvent de propagande qui nie l'identité de l'Ukraine et présente les Ukrainiens comme une nation artificielle ou illégitime.Pris ensemble, ces réalités — la guerre elle-même, l'incertitude, l'épuisement et la persistance de la désinformation — constituent l'un des plus grands fardeaux pour ceux d'entre nous qui vivent dans un pays devenu victime de l'agression russe.

Quartier de Kiev proche du couvent des dominicains.

À l'inverse, quelle expérience de la présence de Dieu a été la plus puissante pendant ces années ?
Malgré toute l'obscurité qui nous entoure parfois, nous sommes soutenus par l'espérance que Dieu ne nous a pas abandonnés et ne nous a pas laissés à la merci du mal. Nous croyons que le Christ a déjà vaincu le péché, la mort et le père du mensonge. Nous sommes encouragés par le courage et la persévérance de nos soldats, qui continuent de résister à un ennemi beaucoup plus grand et mieux équipé. Leur détermination, leur sacrifice et leur volonté de défendre leur pays nous inspirent grandement. Notre espérance n'est pas basée uniquement sur le succès militaire, les développements politiques ou la force humaine. Elle est plutôt enracinée dans la conviction que la vérité est plus forte que le mensonge, que le bien est plus fort que le mal, et que Dieu reste fidèle même au milieu de la souffrance. Pour beaucoup d'entre nous, cette expérience partagée est devenue un signe puissant de la présence de Dieu parmi son peuple. Tout comme il a accompagné Israël en temps de danger et d'incertitude, nous croyons qu'il continue d'accompagner l'Ukraine aujourd'hui. Cette conviction devrait aussi encourager tous ceux dans le monde qui se trouvent menacés par des forces qui semblent plus grandes et plus fortes qu'eux. La leçon que nous avons apprise est simple : ne jamais se rendre au désespoir. Dieu ne nous a pas abandonnés.

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