separateurCreated with Sketch.

“La gloire ou la vie ?” Le dilemme d’Achille des cobayes des Jeux augmentés

Max Martin, PDG d’Enhanced (à gauche), et le nageur grec Kristian Gkolomeev célèbrent leur victoire lors de la cérémonie de remise des médailles qui a suivi les Enhanced Games au Resorts World Las Vegas, à Las Vegas, dans le Nevada, le 24 mai 2026.

Max Martin, PDG d’Enhanced (à gauche), et le nageur grec Kristian Gkolomeev célèbrent leur victoire lors de la cérémonie de remise des médailles qui a suivi les Enhanced Games au Resorts World Las Vegas, à Las Vegas, dans le Nevada, le 24 mai 2026.

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Henri Quantin - publié le 03/06/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Les sportifs engagés aux Enhanced Games, ces Jeux olympiques transhumanistes, ne sont que des bêtes de laboratoire consentantes, sommés de choisir entre la gloire et leur santé. Un peu comme l’Achille des Grecs, qui lui, toutefois, avait une juste cause, corrige l’écrivain Henri Quantin. 

Difficile de savoir ce qu’ont pensé ceux qui détiennent un record du monde devant les résultats des Enhanced Games ("Jeux augmentés") du 25 mai, cette compétition qui autorise les athlètes, nageurs et haltérophiles à se doper, sous contrôle médical. Le fait qu’un seul record, le 50 mètres nage libre, ait été battu a-t-il été une bonne ou une mauvaise nouvelle pour ceux qui restent les plus rapides ou les plus forts de l’histoire de l’humanité ? Certains, comme la sprinteuse qui a remporté le 100 mètres féminin sans utiliser de produits dopants, y voient "la preuve que gagner ne se résume pas à la chimie". D’autres, au contraire, peuvent craindre que le fait que les dopés ne fassent pas mieux qu’eux renforce les doutes sur leurs performances d’athlètes officiellement propres ?

Le danger de certaines épreuves

Soutenus par Peter Thiel et Donald Trump Jr, ces "jeux" sont évidemment indissociables des rêves d’homme augmenté du transhumanisme, mais diffèrent-ils vraiment de la logique des autres grands événements sportifs actuels ? Un entretien au Figaro de Jean-Noël Missa, universitaire et philosophe suisse, offre une analyse stimulante, au-delà du débat un peu vain entre "jeux de la honte" et "jeux de l’avenir". De fait, au risque de faire hurler un peu plus les indignés, Jean-Noël Missa affirme que les deux arguments qui poussent à interdire le dopage, à savoir "préserver l’équité sportive" et "protéger la santé des athlètes", ne sont guère convaincants : d’une part les fréquents scandales prouvent qu’il y a toujours des tricheurs et laissent supposer que certains passent à travers les mailles du filet anti-dopage ; d’autre part les risques que doit prendre tout cycliste qui veut remporter une course, par exemple dans la descente d’un col à 90 kilomètres par heure, rendent assez douteuse la préoccupation des organisateurs pour sa santé. Et de conclure : "L’argument sanitaire ne tient pas, dès lors qu’on accepte d’organiser des compétitions aussi dangereuses que le cyclisme, le ski alpin, la boxe."

Dans cette volonté de pousser les défenseurs des jeux "propres" dans leurs retranchements, une question poil à gratter attire particulièrement l’attention. Elle a été posée par Bode Miller, champion olympique de ski : "Lorsque je descends une piste à 150 km/h, en mettant ainsi ma vie en jeu, est-ce que je ne réduis pas les risques pour ma santé, si je prends un dopant cognitif qui améliore ma concentration ?" Bref, aux jeux augmentés, le dopage, c’est la santé.

Le but de la performance

La question du skieur peut sembler tordue, mais elle a le mérite de montrer à quel point l’argument de l’interdiction du dopage pour les risques encourus est réversible. Elle révèle surtout ce que ne semblent envisager ni le skieur ni le philosophe suisse : il demeure absurde de risquer sa vie pour une performance qui n’a pas d’autre d’intérêt qu’elle-même. "Y en a qui courent une vie pour gagner deux dixièmes", chantait Jean-Jacques Goldmann. Raccourci efficace de l’impasse qu’il y aurait à soumettre son existence entière à un but dérisoire, sans même parler de l’âge à partir duquel l’objectif serait définitivement inaccessible et, par conséquent, l’existence désormais vide... Le but, on le sait, ne peut se confondre avec le sens.

Performance sans autre but qu’elle-même ? Les scientifiques les plus honnêtes ne peuvent cacher que ces jeux leur offrent des expériences idéales pour mesurer les effets des produits dopants sur le corps humain. Euronews rapporte ainsi les paroles de Kagan Ducker, "responsable du programme de sciences de l’exercice à l’université Curtin" : "Les Enhanced Games offrent une occasion unique de voir comment des méthodes et des substances illégales peuvent influer sur la performance sportive. En réalité, nous ne connaissons pas vraiment les effets de nombre de ces substances et méthodes illégales sur la performance, car elles sont généralement bannies du sport et, par conséquent, la recherche et la possibilité de les étudier sont limitées."

Des bêtes de laboratoire

Comment appelle-t-on cela, déjà ? Ah oui ! des cobayes ou des bêtes de laboratoire. Bêtes volontaires, dira-t-on, et grassement payées en cas de victoire. La marchandisation de l’humain étant désormais le seul prisme qui permette encore de fonder une réserve morale, ce même responsable admet un problème : "Proposer de telles sommes à des athlètes dont beaucoup ont de faibles revenus issus du sport revient à attirer des personnes issues de milieux socio-économiques défavorisés dans des recherches rémunérées — c’est profondément contraire à l’éthique, quels que soient les critères." Et voilà l’éthique qui revient in extremis, à condition qu’elle parle le seul langage de l’inégalité sociale et des dérives du marché. Cette morale-là a peu de chance d’être entendue par des organisateurs milliardaires.

En un sens, il serait plus instructif (car plus ouvertement cynique) de proposer des jeux dopés sans aucun contrôle médical, puisque les défenseurs des Enhanced Games dénoncent les limites voire "l’hypocrisie" de l’argument sanitaire. Cela aurait au moins le mérite de placer les concurrents face à la seule question qui vaille : l’amélioration de ton score vaut-elle plus que ta vie ? De la réponse dépend la légitimité ou non de courir après bien des exploits sportifs, qu’ils soient obtenus avec ou sans EPO.

La vie ou la gloire ?

On évoquera une fois de plus le dilemme de l’Achille des Grecs : préfère-t-on une vie brève et glorieuse ou une vie longue mais sans gloire ? On sait que le héros de l’Iliade a choisi la version courte, mais qu’il s’en repent depuis les Enfers dans L’Odyssée. Mais le parallèle avec un champion qui, comme le cycliste Marco Pantani, écourte sa vie à coups de produits dopants et hallucinatoires, reste trompeur : car la gloire d’Achille ne vient pas d’un record du monde de javelot, mais de la guerre qu’il mène non seulement pour faire gagner son camp, mais surtout pour arracher le corps de son ami Patrocle aux profanations des Troyens et, dans la foulée, lui rendre les honneurs funèbres auquel il a le droit. Sans ces rites funéraires rendus à son ami, le combattant endeuillé serait-il capable, plus tard, de faire preuve d’humanité devant Priam suppliant et de lui rendre le corps de son fils Hector ?"Soyez recordman du monde, mais mourez à trente ans !" On ne sait s’il y aurait beaucoup de sportifs pour signer. Les volontaires, en tout cas, pourraient difficilement nier soit leur tendance suicidaire soit leur nihilisme. Car seul l’amour de la vie des autres peut véritablement justifier le risque consenti d’une mort prématurée : c’est pourquoi on parle un peu vite quand on qualifie tout grand sportif de héros ; et un peu vite aussi, quand on qualifie tout grand héros de martyr.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !

Vous aimez le contenu de Aleteia ?

Aidez-nous à couvrir les frais de production des articles que vous lisez, et soutenez la mission d’Aleteia !

Grâce à la déduction fiscale, vous pouvez soutenir le premier site internet catholique au monde tout en réduisant vos impôts. Profitez-en !

(avec déduction fiscale)