À en croire certaines déclarations et réflexions relayées dans les médias, le christianisme serait aujourd’hui détourné et récupéré par des forces obscures, qui tentent d’en faire un instrument sinon de domination, au moins de conditionnement des masses. La stratégie dénoncée serait de faire reconnaître que la foi a joué un rôle décisif dans l’épanouissement de notre civilisation et continue d’offrir les ressources dont il est besoin pour relever les défis du troisième millénaire. Ce projet n’indispose pas seulement dans la tradition anticléricale désormais multiséculaire, qui le refoule dans son repoussoir préféré : l’"extrême droite". Il agace aussi des croyants persuadés que le temps de l’Église socialement installée est heureusement révolu depuis qu’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit, l’a constaté et annoncé en 1949 dans une conférence au titre retentissant : "Feu la chrétienté".
Le vieil antichristianisme
L’hostilité laïque à une civilisation chrétienne se fonde sur toute une gamme de thèses qui restent fort discutables. Dans la variété la plus radicale, toute religion n’est que superstition et il faut s’en débarrasser, les persécutions visant quasi vertueusement à libérer de leurs grossières erreurs les malheureux crédules qui en sont prisonniers. D’autres estiment de surcroît que la croyance en des absolus rend intolérant et engendre infailliblement des conflits, voire des guerres, et qu’il faut donc, autant que possible, l’empêcher de se répandre. D’aucuns par ailleurs pensent que les convictions irrationnelles doivent rester dans le domaine privé, et qu’il convient au minimum d’en décourager et limiter strictement l’expression publique.
La première objection revient seulement à remplacer une servitude supposée (non vécue comme telle) par une oppression délibérée. La deuxième ignore le fait, établi par les historiens, que, dans les guerres dites de religion, les divergences d’interprétation du donné révélé ont été instrumentalisées dans des affrontements politiques : la Réforme a été un moyen pour les princes allemands de défier l’autorité de l’Empereur romain-germanique, pour Henri VIII en Angleterre de s’affranchir de la papauté et, en Écosse et aux Pays-Bas espagnols, de se révolter contre le souverain. Enfin, exclure ou restreindre les manifestations de foi au grand jour, c’est bafouer ce droit fondamental qu’est la liberté d’expression, dont la seule limite est le respect des lois et la préservation de l’ordre social (avec des risques à évaluer selon les circonstances).
Des persécutions aux tentations
À quoi s’ajoute que l’on ne peut honnêtement pas mettre dans le même sac les deux millionnaires français (MM. Bolloré et Stérin) accusés d’œuvrer à une restauration de la "chrétienté" ; l’"extrême droite" populiste qui fait de Jeanne d’Arc une patriote (et non plus une sainte) et qui a voté la constitutionnalisation de l’avortement ; et les partisans de M. Trump, nostalgiques de la grandeur de l’Amérique vers le milieu du XXe siècle (et non de l’Europe prérévolutionnaire), et parmi lesquels certains milliardaires (comme MM. Musk et Thiel) n’hésitent pas à rêver tout haut de transhumanisme.
Il faut avouer que les arguments les plus virulents contre une civilisation chrétienne viennent non pas de l’extérieur de l’Église (athéisme, autres cultes, mysticismes ou idéologies), mais de son sein même : là où l’on se dit que l’étatisation dans l’Empire romain finissant a exposé à des tentations au moins aussi graves que les menaces d’anéantissement à force de persécutions. La première est la subordination au pouvoir politique et la chasse aux "mécréants", à éliminer comme rebelles inassimilables. Ce qui bafoue en même temps la liberté de conscience requise pour l’adhésion de foi, et la liberté d’expression dont jouit l’homme créé à l’image de Dieu.
Le christianisme contre-culturel
Un deuxième problème est l’illusion qu’incruster la piété et le dogme dans la culture et dans les lois instaure infailliblement le royaume de Dieu sur terre : la société parfaite. De sorte que le Christ, voyant tous ses commandements accomplis, n’a plus qu’à revenir (quand il voudra) bénir cette obéissance et pérenniser cette réussite. L’ennui est bien évidemment qu’il s’agit là d’une résurgence de la variante rousseauiste de l’hérésie pélagienne : les hommes ne peuvent pas se "délivrer du Mal" tout seuls, simplement en s’organisant mieux entre eux.
La troisième difficulté que crée une civilisation se réclamant explicitement du christianisme est que l’appartenance à l’Église y est facilitée au point qu’elle peut rester superficielle et être accusée de conformisme, voire d’hypocrisie. Enfin, les trois craintes ou soupçons qui viennent d’être évoqués se combinent pour produire la thèse que l’engagement à la suite de Jésus, qui a été rejeté par les siens, est nécessairement contestataire, "contre-culturel", en tout cas critique, et doit se garder de toute complaisance et récupération, qui ne peut que l’affadir et le dénaturer.
Dieu se sert du monde qu’il crée
Reste que refuser a priori que la foi dépende si peu que ce soit des sociétés où elle s’implante, vouloir une Église de purs (ou du moins de militants) en soulignant la radicalité des exigences évangéliques, et se féliciter qu’une religiosité "de choix" ringardise le christianisme "sociologique", c’est indubitablement une erreur. Tout bonnement parce que le Christ n’a pas prêché un élitisme, mais a confié à ses disciples la mission de baptiser non pas des individus isolés ni des communautés d’élus, mais "toutes les nations" (Mt 28, 19). Ce qui suppose, entre Dieu et chacun, d’innombrables médiations — et institutionnelles aussi bien que personnelles.
La foi est certes un rapport direct à Dieu. Mais c’est d’abord un don de sa part et, l’homme n’étant pas un pur esprit ni inséparable de ses semblables, Dieu pour l’atteindre se sert, avec le réalisme de sa toute-puissance sans violence, du monde qu’il crée et qui porte les marques historiques et concrètes de son autorévélation. Il ne s’agit pas que de souvenirs, de prédications, d’églises et de croix dans le paysage. Il y a aussi les écoles, les hôpitaux et les œuvres d’art, les fêtes du calendrier, les rites aux grandes étapes de la vie (naissance, mariage, décès), etc.
Défense des libertés et des pauvres
Tous ces signes sont plus ou moins indirects et brouillés. Ils peuvent être ignorés, déformés, voire occultés. Ils ont souvent l’air d’inventions humaines en réponse à des besoins immédiats. Mais, au niveau décisif où a sa source tout ce qui découle du christianisme, on voit que l’idée de Dieu unique, personnel et transcendant n’est pas le fruit de spéculations philosophiques. Celles-ci ne peuvent que s’en approcher et rationaliser après coup Celui qui se dévoilé dans la Bible. De même, que ce Dieu soit Père, veuille faire de tous les humains ses enfants égaux en dignité et ait envoyé son Fils leur ouvrir l’accès à la Vie de don de soi face à laquelle s’épuise la mort à laquelle ils n’échappent pas, ce n’est pas l’improbable trouvaille d’imaginatifs surdoués, mais l’inespérable Bonne Nouvelle qui peut mobiliser universellement. Une civilisation chrétienne recèle donc bien plus que ce qu’affichent les institutions et leur influence. Ce sont comme des portes entrebâillées derrière lesquelles se découvre tel ou tel aspect peut-être marginal de la foi, mais qui est lié à d’autres et peut y mener. Qu’importe s’il n’y a pas d’approfondissement, si c’est très imparfait et ne suscite pas de témoignages d’une originalité bouleversante ? Nul n’en en droit de s’immiscer en tiers (et juge !) entre Dieu et quiconque. Et qui se vantera de tout maîtriser de la foi ? C’est pourquoi il n’y a pas lieu de craindre (et encore moins de combattre) par principe les retentissements du christianisme dans la cité. L’instauration d’un "ordre moral" par la puissance de l’argent n’est pas sérieusement à redouter : les millionnaires sont loin d’être majoritairement catholiques ! L’enjeu est au contraire les libertés de conscience et d’expression, et aussi la défense des "pauvres de cœur" : ceux qui savent qu’on ne devient pas tout seul ni d’un seul coup un chrétien modèle.










