Au seuil de l’été, alors que les fleurs sont lourdes de pollen, faire rentrer les abeilles à la ruche semble une invitation bien insensée. Laissons les abeilles remplir leur devoir d’état, industrieuses et occupées à produire le miel qu’elles partageront si généreusement avec nous. Attachons-nous plutôt à cette image allégorique des abeilles utilisée par la grande Thérèse conseillant ses filles du Carmel à propos du recueillement si délicat à obtenir et à maintenir dans la vie d’oraison.
Se détendre pour mieux faire son miel
Le corps et tous les sens regimbent et désirent se détourner de ce qui entravent leur exercice :
Au premier abord, il y a bien quelque difficulté, parce que le corps cherche à ressaisir ses droits, ne comprenant pas qu’en refusant de s’avouer vaincu, il se porte à lui-même un coup fatal. Mais si l’on persévère un certain temps à se faire ainsi violence, on connaîtra clairement le profit qu’on en retire. Dès qu’on se mettra en prière, on verra les abeilles se rendre à la ruche et y entrer pour faire le miel. En cela pas d’efforts, parce que l’âme, en récompense de ceux qu’elle a faits précédemment, a mérité d’acquérir cet empire de la volonté sur les sens. (Chemin de perfection, XXVIII)
Le temps estival est une période de repos légitime pour ceux qui ont la chance de vivre dans des pays dont le niveau économique permet les vacances. Une détente juste et équilibrée peut être l’occasion de recouvrer plus de silence propice à la vie intérieure. En revanche, la recherche effrénée du divertissement empêche de faire son miel, comme si les abeilles passaient leur journée à folâtrer sans jamais retourner à la ruche pour y déposer leur butin. Une sage mesure est à trouver et à adopter pour ne pas courir le risque de l’éparpillement, du mouvement incessant, des plaisirs fugaces et vides.
Il est bon de s’arrêter
Il est bon de savoir s’arrêter, sans chercher à remplir chaque heure de l’existence par des activités souvent inutiles. Il est bon de s’arrêter pour regarder, sans sauter d’une chose à l’autre par ennui ou par insatisfaction. Il est bon de se taire, de se recueillir, se souvenant du sage Pascal écrivant : "Il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire" (Discours sur les passions de l’amour). Ainsi se construisent l’amitié profonde et l’amour éternel. "Ô Hamlet, ne parle plus, tu as atteint mon cœur" trouve-t-on sous la plume de Shakespeare dans Hamlet. Tous les sens s’unifient lorsqu’il s’agit de mieux connaître et de ne pas en demeurer à la surface des choses et des êtres. Tel est le conseil — également shakespearien — du roi Lear à Gloucester aveugle : "Regarde avec tes oreilles" (Le Roi Lear). Et l’étonnante mention de saint Jean décrivant sa vision : "Je me retournai pour regarder la voix qui me parlait" (Apocalypse 1, 12). Et encore Jeanne la Pucelle, telle que transcrite par Le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, lorsqu’elle parle de ses voix reçues dans une éblouissante lumière : "Rarement je l’entends sans clarté."
Pour que surgissent de telles grâces, pour que tous les sens livrent le meilleur d’eux-mêmes, encore faut-il se poser, ne pas être accroché à ses écrans, ne pas être assourdi par ses écouteurs, ne pas courir d’un bord à l’autre, ne pas s’abrutir d’informations, de bruit, de fureur, ne pas voleter d’une émotion à l’autre, d’une passion à l’autre. Les abeilles ne se laissent pas perturber par ce qui n’appartient pas à leur nature. Elles ne sont ni volages, ni étourdies. Elles se fixent sur ce qui est leur tâche, heureuses sans doute — du bonheur propre à leur espèce — lorsqu’elles butinent, et tout autant satisfaites lorsqu’elles travaillent dans le bourdonnement de l’essaim. Elles n’ont pas besoin de se divertir car tout leur être est donné à ce pour quoi elles sont créées. Il est certain qu’une abeille se faisant bronzer nonchalamment sur la plage ne ferait pas long feu et dérogerait grandement à la règle commune. Sa place est à la ruche une fois son tour du propriétaire accompli.
Des temps de consolation
Durant les semaines d’oisiveté, l’homme n’est pas appelé à mettre entre parenthèses ce qui, en temps normal, devrait être son élan intérieur, mais au contraire à s’attacher encore davantage à cette capacité naturelle d’attention et de contemplation qui lui est propre. Jean-Loup Charvet, ce doué haute-contre si prématurément arraché à ce monde, note, dans son ouvrage bouleversant L’Éloquence des larmes, que "le langage d’une âme vraiment atteinte fait l’économie de tout discours comme de toute apparition. Car on ne parle pas plus des larmes que du sommeil d’un enfant. Tout juste de son imprécise joie".
Les moments de loisir, de détente doivent être vécus comme des consolations, comme des joies fragiles qui risquent sans cesse de se dissoudre si le regard n’entend pas, si la voix ne regarde pas, si tous les sens ne sont pas mobilisés et ne s’interpénètrent pas afin de nous aider à appréhender la profondeur et la beauté de chaque détail de ce qui nous entoure. Sans cette attention redoublée au réel, l’homme court le danger de devenir "déconsolé", selon la belle expression de Nicolas Poussin à son ami Jean Le Maire.
La contemplation, butinage de l’homme
Le recueillement actif de l’âme est une priorité à inscrire sur l’ardoise des vacances. Se délester de tout ce qui encombre, de tout ce qui pèse sans raison, de tout ce qui crée des habitudes néfastes afin de s’ouvrir à ce qui fortifie, construit, solidifie. Le poète Rainer Maria Rilke, lui aussi amoureux des abeilles, a ces mots : "Nous sommes les abeilles de l'Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'invisible" (Lettre à Witold Hulewicz, 13 novembre 1925). Les abeilles qui ne fabriqueraient plus de miel seraient des ouvrières inutiles. Elles mourraient de chagrin et de désespoir. Si l’homme oublie de faire son miel avec tout ce que ses sens lui donnent de découvrir de beau, de bon et de vrai, il passe au large de ce qui est le cœur de son existence. La contemplation est son butinage. Elle accumule tant de saveurs spirituelles à jamais gravées dans l’âme.
Simone Weil était convaincue que, d’une manière générale, la méthode à exercer l’intelligence consiste à regarder, comme elle le précise dans La Pesanteur et la Grâce. Saint François de Sales, créatif en images empruntées à la marche de la nature, note, dans un de ses Sermons, que la méditation ressemble au travail des abeilles et que la contemplation est comme le vol du roi des abeilles. Pour le saint évêque, les emblèmes des méditatifs sont des êtres ailés : abeilles et colombes. L’abeille, par sa bouche, a la propriété de séparer la cire du miel, d’opérer un tri, ceci pour répondre à des besoins différents, mais toujours dans un unique mouvement d’assimilation de la réalité, de respect pour ce qu’elle récolte : telle est la contemplation de cet insecte prodigieux. "Monsieur des abeilles", comme fut surnommé ce saint, développe ainsi sa pensée d’entomologiste spirituel :
L’avette va voletant çà et là, au printemps, sur les fleurs, non à l’aventure mais à dessein, non pour se recréer seulement à voir la gaie diaprure du paysage, mais pour chercher le miel ; lequel ayant trouvé elle le suce et s’en charge, puis, le portant dans sa ruche, elle l’accommode artistement, en séparant la cire et d’icelle en faisant le bornal, dans lequel elle réserve le miel pour l’hiver suivant. Or telle est l’âme dévote en la méditation […] (Traité de l’Amour de Dieu, VI. II).
Et cette méditation se transforme en contemplation : "Les petits mouchons des abeilles s’appellent nymphes ou schadons jusques à ce qu’ils fassent le miel, et lors on les appelle avettes ou abeilles : de même, l’oraison s’appelle méditation jusques à ce qu’elle ait produit le miel de la dévotion ; après cela elle se convertit en contemplation. Car, comme les avettes parcourent le paysage de leur contrée pour picorer çà et là et recueillir le miel, lequel ayant ramassé elles travaillent sur iceluy pour le plaisir qu’elles prennent en sa douceur, ainsi nous méditons pour recueillir l’amour de Dieu, mais l’ayant recueilli nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté pour la suavité que l’amour nous y fait trouver" (Idem, VI. III).
Une ruche mystique
Si la vie religieuse est vue par ce saint docteur comme "une ruche mystique toute pleine d’abeilles célestes, lesquelles sont assemblées pour mesnager le miel des célestes vertus" (Les vrais Entretiens spirituels, XVI), il est possible d’appliquer à chacun cette image à la fois poétique et pratique. La détente de l’été peut être l’occasion d’observer le vol et le bourdonnement des abeilles, de fixer leur trajectoire qui retourne sans se lasser vers la ruche vivante. Le miel est le don d’en-haut, il est la nourriture du Christ, il est ce qui donne de la saveur à nos jours ordinaires si nous prenons la peine de regarder et d’écouter.






![[REPORTAGE] À la Sagrada Familia, Léon XIV choisit la porte des plus petits](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2026/06/pope-leo-xiv-holy-mass-basilica-sagrada-familia-jesus-christ-tower-barcelona-afp-000_B6NL6LY.jpg?resize=75,75&q=25)



