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Entre l’IA qui aliène et la nature qui se détraque, rester humain

L’intelligence artificielle et la crise climatique révèlent un monde où l’humain perd peu à peu sa place.

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Marianne Durano - publié le 01/06/26
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En rompant l’équilibre de ses dépendances, l’homme s’est déshumanisé. Comme le montre "Magnifica Humanitas", observe la philosophe Marianne Durano, c’est une même logique de domination de la technique, radicalisée par l’IA, qui aliène les personnes et perturbe leurs conditions de vie.

Entre la publication de l’encyclique Magnifica Humanitas et les vagues de chaleur record pour un mois de mai, mon cœur balance. Vais-je plutôt parler des menaces que fait peser l’IA sur notre intelligence, ou bien de celles que fait peser le réchauffement climatique sur nos corps ? Mais au fond, pourquoi choisir ? Et si ces deux menaces n’étaient, comme souvent, que les deux faces d’une même médaille ?

Logique inhumaine

Notre fragile humanité semble prise en étau entre deux systèmes non-humains — le système informatique et le système-Terre — qui risquent de s’emballer sous la pression d’intérêts financiers qui ne sont, eux, que trop humains. Dans les deux cas, nous nous sentons prisonniers d’une logique autonome, qui échappe à tout contrôle : logique des algorithmes et logique des boucles rétro-actives entraînant un dérèglement du climat. Le douloureux paradoxe est que cette logique inhumaine est en réalité le fruit monstrueux d’une activité bien humaine : modèles de langage entraînés par des ingénieurs ou des esclaves payés à répéter toujours la même tâche, modèles de production pilotés par des investisseurs et subis par des esclaves, eux aussi payés à répéter toujours la même tâche. Nouvelle déshumanisation, qui démonétise les compétences proprement humaines, au profit d’une course à la productivité qui s’étend désormais jusqu’aux productions intellectuelles, et ne cesse d’émettre davantage de carbone dans une atmosphère déjà saturée. L’IA est à l’intelligence ce que le fordisme et l’automatisation ont été au travail artisanal : l’humain y est devenu un auxiliaire de la machine, peu à peu dépossédé de son savoir-faire, sommé de suivre les rythmes démentiels imposés les automates.

Des tendances radicalisées

Dans le Capital, Marx montre bien comment l’introduction des machines a produit un allongement et une intensification du temps de travail, mais également un rapport chronométré et donc aliéné à la production. Le travailleur doit travailler plus longtemps pour rentabiliser le capital investi dans les machines, tout en s’alignant sur leur rythme — infatigable et linéaire. Dans Misère de la philosophie, Marx définit la tyrannie des machines comme une tyrannie du temps, qui dépossède le travailleur de sa propre activité au profit de la rentabilité du capital : si "le temps est tout" alors "l’homme n’est plus rien", parce que sa liberté de penser et de créer est engloutie par la machine. 

Lorsque l’orgueil humain prétend s’émanciper des lois divines et s’accaparer toutes les ressources, le travail devient une aliénation, la nature se dessèche et donner la vie devient pénible.

En ce sens, les percées fulgurantes de l’IA dans le monde de la production intellectuelle ne font que radicaliser les tendances déjà à l’œuvre aux débuts de l’ère industrielle. Le pape Léon XIV dénonce ainsi au paragraphe 92 de son encyclique "la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques". Et de poursuivre ainsi : "Il apparaît ainsi plus clairement que la technique n’est pas un simple instrument et que, lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant."  La déshumanisation n’est que l’envers de la quête effrénée de profit et de productivité qui, non seulement aliène notre humanité, mais altère les conditions mêmes de la vie sur Terre.

La perturbation des dépendances mutuelles

Dans son best-seller Moins ! consacré aux dernières notes de lecture de Marx (il fallait le faire), le japonais Kohei Saito s’intéresse à la passion tardive de l’économiste pour les sciences naturelles et les communautés agricoles pré-capitalistes. En effet, si Le Capital est resté inachevé c’est, d’après Kohei Saito, en vertu d’une transformation théorique majeure et encore largement sous-estimée. En lisant la septième édition de la Chimie agricole, de Liebig (un rapport avec la soupe ?), Marx aurait ainsi élaboré le concept de "métabolisme matériel", qui désigne les interactions incessantes entre l’humain et son milieu naturel, perturbées par ce que Liebig appelle "l’agriculture spoliatrice". En s’accaparant les ressources, le capitalisme vient modifier l’équilibre des dépendances mutuelles qui constituent ce que l’on n’appelait pas encore des "écosystèmes". La prédation inhérente à l’accumulation capitaliste entraîne la spoliation des individus — dépossédés de leur force de travail, mais également de leurs compétences et de leur temporalité propre — et la perturbation de leur milieu. Le voilà, mon lien entre Magnifica Humanitas et les vagues de chaleur...

Rester humain

Comme souvent, la lecture de la Bible m’aurait sans doute épargné ce long détour d’un économiste allemand relu par un philosophe japonais... Dans la Genèse, Adam est chassé du jardin et son travail devient une aliénation harassante, parce qu’il a voulu devenir l’égal de Dieu : "Il dit à Adam : c’est avec beaucoup de peine que tu tireras ta nourriture du sol. Il te produira des épines et des chardons. Oui tu en tireras ton pain à la sueur de ton front jusqu’à ce que tu retournes au sol dont tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras à la poussière" (Gn 3, 17-19). Le terreau fertile d’Eden devient une poussière stérile où poussent les chardons : la désobéissance d’Adam entraîne un asséchement de sol et détruit l’écosystème paradisiaque. En voulant s’accaparer le fruit défendu, en refusant de se contenter des dons de Dieu, Adam se voit condamner à travailler dans la souffrance. Ève, elle, on le sait, sera blessée dans sa maternité, mais c’est encore un autre sujet. Lorsque l’orgueil humain prétend s’émanciper des lois divines et s’accaparer toutes les ressources, le travail devient une aliénation, la nature se dessèche et donner la vie devient pénible. Entre l’IA qui nous aliène et la nature qui se détraque, l’enjeu, alors, est de savoir rester humain, "imbécile vers de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers", comme l’écrivait Pascal.

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