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Pourquoi chante-t-on à la messe ?

L'identité collective s’affirme et se renforce par et dans le chant.

L'identité collective s’affirme et se renforce par et dans le chant.

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Jean Duchesne - publié le 30/05/26
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Chanter ensemble est un besoin humain auquel la messe dominicale répond le mieux, explique l’essayiste Jean Duchesne, exécuteur littéraire du cardinal Jean-Marie Lustiger.

Parmi les nombreux services que rend l’Église, il en est un qui est sous-estimé, si ce n’est ignoré, c’est que la messe du dimanche est un des derniers endroits où une réponse est donnée à un besoin foncier de la socialisation humaine : l’identité collective s’affirme et se renforce par et dans le chant. C’est un fait à constater, et qui mérite quelques réflexions, même si l’on n’a en la matière ni compétences particulières, ni grande théorie à asséner.

Du temps où l’on fredonnait

On peut d’abord observer qu’on entend de moins en moins — voire plus du tout — chanter dans la vie quotidienne. J’ai le souvenir de grands-mères qui gringottaient ou poussaient la rengaine pour se donner du cœur à l’ouvrage pendant la lessive et le repassage, ou la cuisine et la vaisselle. À la fin des banquets de noces ou des grands repas de famille, il n’était pas rare qu’un convive se flattant d’une belle voix donne un petit récital digestif, avec des refrains repris par toutes les tablées. Les chansons populaires n’appartenaient pas qu’aux vedettes qui les lançaient au music-hall ou à la radio, car on les fredonnait dans la rue et dans les salles de bain.

De même, le piano ne fait plus partie de l’éducation des jeunes filles de bonne maison (ni le violon pour les garçons). Si l’on travaille un instrument ou participe à une chorale, c’est dans l’optique de donner des concerts, en s’isolant comme "performeur" du public consentant mais passif. Les collectivités ne constituent et ne s’entretiennent plus guère dans et par le chant. L’enseignement obligatoire au collège comporte une initiation pratique et critique à la musique, ainsi qu’aux arts plastiques. Mais ces disciplines ne sont pas sélectives ni donc motivantes, et la plupart des adolescents semblent ne tirer que trop peu parti de ces formations.

Écouter ne remplace pas participer

Non qu’ils soient en manque. Grâce aux nouvelles technologies répandues ces dernières décennies, ils ont au contraire accès à plus de pairs qu’ils ne peuvent en rencontrer et plus de musiques et d’images qu’ils ne peuvent en consommer. Mais ils s’enferment dans des réseaux essentiellement virtuels. À part des prestations ponctuelles d’"idoles" qui attirent à guichets fermés des foules subjuguées, ces facilités nourrissent un certain individualisme : chacun dans sa bulle, les écouteurs aux oreilles et le regard rivé à son écran, pratiquement sans rapports directs avec d’autres. C’est de l’évasion qui ne permet une communion que par extraordinaire.

La cohésion grâce à l’échange et au partage concrets répond pourtant à une exigence fondamentale, et c’est, au-delà des rassemblements et des slogans, dans le chant auquel tous se joignent que cela se réalise le mieux. Les militaires ont depuis longtemps compris l’avantage des fanfares, et les États l’intérêt des hymnes nationaux. Bien des épreuves ont été affrontées grâce à des mélopées, incantations, complaintes et ritournelles — des négrospirituals des esclaves noirs aux États-Unis aux airs sifflés par les Européens prisonniers construisant malgré eux un pont sur la rivière Kwaï, en passant par les psalmodies des bateliers de la Volga.

L’exemple des stades

Ces compositions musicales sont le produit anonyme et collectif de circonstances plutôt que l’œuvre de génies solitaires. Elles focalisent l’esprit tout en le berçant, et offrent une identité et une motivation. Aujourd’hui où des enregistrements de tout sont disponibles quasiment sans limite en privé, les occasions de satisfaire cette attente aussi bien sociale que personnelle sont peu nombreuses. L’exemple le plus manifeste est sans doute celui des supporters de football. Récemment lors de la finale de la coupe de France, on a entendu "Au Nord, c’était les corons" du vainqueur, le Racing Club de Lens. C’est une récupération de la chanson de Pierre Bachelet en 1982. De même, le célèbre You’ll Never Walk Alone ("Tu ne marcheras jamais seul") du Liverpool Football Club reprend un "tube" d’une opérette américaine de 1945. 

Le plus populaire de tous ces chants, qui n’est le propre d’aucune équipe ni même d’aucun sport, est à présent "Po polo po po pooo po", qui paraît venir d’un relativement obscur groupe de rock américain au début des années 2000. On ne peut pas dire qu’il y ait là un "message", ni que soit créée une communauté au-delà du moment. Les appétits d’appartenance sont sans doute trompés plutôt que rassasiés par une transe qui les neutralise provisoirement. 

Le "plus" musical aux paroles

Les matchs sont donc, de même que les concerts de pop stars dans des stades combles, comme des paraliturgies qui remplacent incomplètement les offices, cérémonies, célébrations et services religieux. Car (du moins dans le christianisme) la participation — non seulement aux rites par des gestes et des paroles, mais encore à travers les chants — ouvre à des vérités par-delà les expériences sensorielles. Et ceci sur un mode régulier, ordinaire (chaque dimanche !), usuel et non pas exceptionnel (la monotonie étant évitée par les "temps" et les fêtes du calendrier).

D’où l’importance majeure de la musique (instrumentale aussi bien que vocale) à la messe. La variation des notes et du rythme donne au verbe une portée qui dépasse le sens littéral des mots énoncés. C’est le même supplément qui élève la poésie au-dessus du langage utilitaire. Il fait que le texte ainsi modulé et partagé réalise déjà une fraternité et la prolonge en s’incrustant dans les mémoires d’où il continue à aiguiser perceptions et visions. Cordes, vents, claviers et percussions, selon qu’il y en a, portent cet élan un peu comme le célébrant guide l’assemblée.

Le reçu plutôt que le vécu

Ce qui ne veut pas dire que le chant liturgique soit toujours évident et réussi. L’animation et l’accompagnement instrumental requièrent des talents et du travail. Les réformes de Vatican II ont entraîné un renouvellement — qui ne pouvait être instantané — du répertoire multiséculaire, lequel n’était pas parfait. Cela implique de concilier gratitude, indulgence et exigences vis-à-vis des amateurs bénévoles comme des professionnels. Mais le cahier des charges est assez net, et nul n’est en droit de se plaindre s’il reste un consommateur qui ronchonne sans rien proposer.

Il faut que l’air et le tempo soient assez engageants pour tout le monde les adopte, et en même temps qu’ils évitent une frivolité anesthésiante. Et il faut encore que les paroles soient pertinentes. La tendance contemporaine est d’exprimer ce que l’assemblée ressent (ou devrait ressentir). Mais il ne s’agit pas d’exhiber un "vécu" et encore moins de le dicter, et plutôt d’accueillir les dons de Dieu. Ce qui suppose d’abord de les reconnaître, puis d’y répondre par l’action de grâce et la louange, mais également par la confession de la foi (même si cela implique un certain didactisme), avant de proclamer sa disponibilité et sa responsabilité dans la mise en pratique et la transmission, et sans oublier qu’on n’y arrivera pas tout seuls.

Créativité biblique

Dans les années 1970, le père Jean-Marie Lustiger, alors curé de paroisse à Paris, a développé une recherche qui reste féconde. Elle consiste à faire chanter des phrases de la Parole de Dieu, afin que l’assemblée s’en imprègne et soit nourrie de ce pain-là (cf. Mt 4, 4) de même que de celui de l’Eucharistie. Ainsi en va-t-il avec la question d’Is 21, 11 : "Veilleur, où en est la nuit ?", reprise dans les incitations à veiller de Jésus dans les synoptiques, puis de Paul et Pierre dans leurs épîtres. Le recentrage sur les Écritures au XXe siècle a redynamisé l’Église jusque dans le chant liturgique. Henri Paget, l’organiste du père Lustiger, a expliqué que le texte sacré inspirait la mise en musique qui lui était demandée, sans qu’il y ait à emprunter à des modèles profanes.

Cette initiative a eu des prolongements. Par exemple, "Vous êtes le Corps du Christ" fait écho à 1 Co 2, 27, et "Tressaillez de joie, car vos noms sont inscrits dans les cieux" à Lc 10, 20. Ce n’est sans doute pas fini : en ce temps de lendemains de Pentecôte, on peut et doit se rappeler que la créativité dans les réponses à Dieu fait partie des dons de l’Esprit Saint.

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