Le Liban demeure plongé dans une crise multidimensionnelle, marquée par la poursuite des affrontements entre Israël et le Hezbollah malgré plusieurs annonces de cessez-le-feu. Depuis la reprise de l’escalade militaire au printemps, les bombardements israéliens dans le sud du pays et autour de Beyrouth continuent de provoquer destructions, déplacements massifs et pertes civiles. Plus d’un million de personnes auraient été déplacées à l’intérieur du pays, tandis que de nombreux villages du Sud-Liban sont en grande partie détruits ou inhabitables. À cette crise sécuritaire s’ajoute une situation économique dramatique. Déjà fragilisé par l’effondrement financier de 2019, le Liban voit aujourd’hui son économie replonger sous l’effet de la guerre : le gouvernement prévoit une contraction d’au moins 7 % du PIB en 2026, tandis que les besoins humanitaires explosent. Dans ce climat d’incertitude permanente, la population vit au jour le jour. Malgré la fatigue, l’exode et le sentiment d’abandon, de nombreuses communautés — notamment chrétiennes — cherchent encore à rester présentes sur leur terre, considérant leur maintien comme une question de survie humaine, culturelle et spirituelle. Les Libanais sont "épuisés par des années de conflit, de tensions et d’incertitudes. Là-bas, tout demande des efforts immenses : vivre, travailler, se déplacer, se projeter dans l’avenir", confie à Aleteia Benoît de Blanpré, directeur de l'Aide à l'Église en détresse de retour du Liban. Entretien.
Aleteia : Vous revenez du Liban. Comment décririez-vous la situation concrète que vous avez observée sur place, au-delà des chiffres et des informations relayées dans les médias ?
Benoît de Blanpré : La première image qui me revient est celle de l’aéroport de Beyrouth, presque vide. Il n’y a plus personne sur place tant la situation est devenue incertaine. Dès l’arrivée, on ressent ce climat d’inquiétude qui pèse sur tout le pays. Une étudiante me disait : "Nous vivons au jour le jour." Une maison peut être bombardée, un village évacué du jour au lendemain. Cette instabilité permanente crée une immense fatigue morale, une forme de découragement collectif. Le pays paraît privé d’avenir. Malgré tout, les gens continuent de vivre, de travailler, d’élever leurs enfants. Étudiants, parents, enfants : chacun tente simplement de tenir, de faire son devoir d’État, dans un contexte profondément violent.
Monseigneur Jules Boutros vous a dit : "Nous sommes épuisés." Qu’est-ce que ces mots ont provoqué en vous ?
Cette phrase m’a profondément marqué. Mgr Boutros est un homme jeune, dynamique, porteur d’espérance. Et pourtant, le premier mot qu’il prononce est : "épuisés". Épuisés de devoir sans cesse choisir entre deux camps, alors qu’ils veulent simplement être Libanais, sans être pris en tenailles. Épuisés par des années de conflit, de tensions et d’incertitudes. Là-bas, tout demande des efforts immenses : vivre, travailler, se déplacer, se projeter dans l’avenir. À force, tout devient trop difficile.
Après l’explosion du port de Beyrouth, beaucoup envisageaient pourtant de partir. Mais aujourd’hui, ils se sentent agressés dans leur identité même. Rester devient pour eux une forme de résistance.
Plus d’un million de déplacés internes, une économie à genoux, des drones au-dessus de Beyrouth… Dans ce contexte, pourquoi est-il si important que les chrétiens restent au Liban ?
On parle officiellement d’un million de déplacés, probablement davantage, sur une population de cinq à six millions d’habitants. Cela crée un déséquilibre colossal dans le pays. Les chrétiens eux aussi sont contraints de quitter leurs maisons. Et la situation des réfugiés me touche énormément : ce sont des familles arrachées à leur terre, à leur histoire, à leurs racines. C’est une violence terrible. Si les chrétiens venaient à partir massivement du Liban, cela provoquerait un bouleversement démographique majeur. Mais surtout, il n’y a aucune raison qu’ils soient forcés de partir : rester sur leur terre est un droit fondamental. Les chrétiens jouent également un rôle essentiel dans la recherche de la paix. Ils sont souvent des artisans de dialogue et de réconciliation. Le pape François disait que l’Église devait être "un hôpital de campagne". Lorsqu’elle manque, c’est toute la société qui souffre. L’avenir du Liban ne peut pas s’écrire sans les chrétiens.
Vous avez rencontré des jeunes chrétiens qui disent vouloir rester malgré tout. Qu’est-ce qui les retient ? Qu’est-ce qui les anime ?
Cela a été pour moi une grande surprise, mais aussi une source de joie. Lorsque je leur demandais : "Que voulez-vous faire ?", la plupart répondaient qu’ils souhaitaient rester. Après l’explosion du port de Beyrouth, beaucoup envisageaient pourtant de partir. Mais aujourd’hui, ils se sentent agressés dans leur identité même. Rester devient pour eux une forme de résistance. Ils refusent que d’autres décident à leur place qu’ils doivent quitter leur pays. Un évêque me faisait toutefois remarquer avec lucidité que ceux qui restent sont aussi souvent ceux qui n’ont pas les moyens de partir. Il faut donc nuancer : il y a à la fois une volonté profonde de rester et des circonstances qui l’imposent.
En temps de guerre, il y a bien sûr l’urgence de soigner les corps. Mais il y a aussi le risque du désespoir. L’Église est là pour rappeler aux personnes qu’elles ne sont pas abandonnées.
Face à l’urgence, comment l’AED intervient-elle concrètement sur le terrain ?
Le Liban est un pays particulièrement cher à notre cœur, et l’AED y porte une attention constante. Notre action s’articule autour de trois axes. D’abord, l’urgence humanitaire : permettre à l’Église locale d’accueillir les déplacés, distribuer des kits de survie et aider les familles à vivre dans des conditions dignes malgré les déplacements. Ensuite, le soutien pastoral : aider l’Église locale à continuer sa mission, à administrer les sacrements et à annoncer l’Évangile au milieu de la guerre. Enfin, nous apportons une aide de long terme, notamment à travers le soutien aux écoles chrétiennes. L’éducation reste un enjeu absolument prioritaire pour l’avenir du pays.

Au-delà de l’aide humanitaire, pourquoi le soutien à la mission pastorale de l’Église est-il indispensable, y compris en temps de guerre ?
En temps de guerre, il y a bien sûr l’urgence de soigner les corps. Mais il y a aussi le risque du désespoir. L’Église est là pour rappeler aux personnes qu’elles ne sont pas abandonnées. Religieux, religieuses et laïcs sont en première ligne pour transmettre ce message d’espérance et soutenir les âmes éprouvées. Par des offrandes de messe, des aides aux communautés religieuses ou aux prêtres, nous permettons concrètement à ceux qui portent ce message de rester sur place et d’exercer leur mission auprès des fidèles. Soutenir les cœurs est aussi indispensable que soutenir les corps.
Que diriez-vous à quelqu’un, en France, qui se demande si son soutien peut réellement changer quelque chose au Liban ?
Mère Teresa disait que chaque goutte d’eau est nécessaire à l’océan. Face à une telle situation, nous pouvons être tentés par le découragement, avec le sentiment d’être dépassés. Mais le soutien apporté aux chrétiens du Liban est avant tout un signe essentiel : celui qu’on ne les oublie pas. Et c’est précisément leur première demande : "Ne nous oubliez pas."
En partenariat avec l'Aide à l'église en Détresse - AED France









