L’épopée de Jeanne d’Arc au XVe siècle marque un tournant dans la Guerre de Cent Ans, ce qui fait qu’elle est considérée comme celle qui a sauvé la France, et bouté les Anglais hors de France. Son rôle est en réalité surtout de permettre le sacre du roi à Reims. Ce sacre est décisif dans la résolution du conflit, et permet de redresser la situation morale et militaire du royaume de France.
Appelée par des voix célestes durant son adolescence, Jeanne réussit à convaincre le dauphin d’aller à Reims, en territoire ennemi. Pour cela, elle libère d’abord Orléans, assiégée par les Anglais. Son prestige permet au royaume de France de reprendre l’initiative dans le conflit avec l’Angleterre. Sa mission accomplie, elle essuie plusieurs revers et est capturée par le parti anglo-bourguignon. Condamnée à mort par un tribunal religieux contrôlé par les autorités anglaises, elle est brûlée vive à Rouen en 1431.
Depuis, réhabilitée, canonisée et nommée sainte patronne de la France, Jeanne reste une figure emblématique, parfois récupérée, souvent mal comprise, mais quasi unanimement admirée. L’Église la fête le 30 mai, jour anniversaire de sa mort.
Biographie
Jeanne est d'abord une mystique
Jeanne naît à Domrémy en 1412, à la frontière du royaume de France, du duché de Bourgogne et du Saint-Empire. Son nom est orthographié de diverses façons : Jehanne, Jehannette, Johanne… Fille d’un laboureur relativement aisé, Jacques d’Arc, et d’Isabelle Romée, elle travaille essentiellement à des tâches domestiques et ne va que peu aux champs. Mais pour se déplacer, elle apprend des rudiments d’équitation, sur un âne, une mule ou un cheval de labour. Cela lui sera très utile par la suite. Elle apprend aussi la prière et de solides bases de la religion chrétienne. Elle ne sait "ni A ni B", mais sait signer.
C’est vers ses 13 ans qu’elle entend ses voix pour la première fois. Il s’agit de saint Michel, d’abord seul puis accompagné de sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui demandent d’aller porter secours au roi de France. Jeanne est fiancée par ses parents à un homme jeune mais un peu plus âgé qu’elle. Elle, qui a fait vœu de virginité pour se consacrer à sa mission, réussit à faire annuler ses fiançailles.
Le traité de Troyes et la « grande pitié en le royaume de France »
Jeanne est personnellement concernée par les affaires du royaume de France, d'autant plus que son village a souffert de l’invasion bourguignonne. Avec sa famille ou seule, Jeanne prie pour le « gentil dauphin », l’héritier du trône Charles VII. La situation du royaume de France est en effet très fragile : le pays est largement occupé par les Anglais, et divisé en deux factions : les Armagnacs (ex Orléans) et les Bourguignons.
Les Armagnacs, à ce moment-là, soutiennent le dauphin Charles VII, tandis que les Bourguignons sont proches des Anglais. Sous la pression anglo-bourguignonne, le roi de France Charles VI, dit le fou, a signé le traité de Troyes. Il déshérite son fils Charles VII au profit du fils du roi d’Angleterre Henri V. Ce dernier devient régent en attendant la majorité de son fils. Pour que cela soit possible, la reine Isabeau de Bavière a été jusqu’à nier la légitimité de son propre fils Charles VII. Le jeune dauphin a donc une position fragile sur tous les plans.
Un premier « miracle » pour le royaume de France
De façon inattendue, Henri V meurt avant Charles VI le fou, et son fils est encore tout jeune. Le duc de Bedford assure la régence pour le petit Henri VI. Charles VII a donc quelques années de répit avant que son très jeune rival ne soit sacré. Mais s’il prend le titre de roi à Mehun-sur-Yèvre, il n’y a qu’un sacre à Reims qui puisse redorer son blason. C’est à Reims en effet que Clovis a été baptisé, et la plupart des rois de France y ont été sacrés. Le sacre confère ainsi une légitimité de droit divin, et non plus seulement de naissance. Or Reims est tenue par les Bourguignons, et Charles tente désespérément de faire la paix avec eux, tout en essayant de repousser les Anglais.
Par ses voix, Jeanne est convaincue que c’est à elle d’aller chercher le dauphin pour l’amener à Reims et le faire sacrer.
Jeanne, de pucelle à prophétesse
Pour accomplir sa mission, Jeanne va demander l’appui de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs. Baudricourt est d’abord frileux à l’idée de soutenir l’initiative de Jeanne. Il faut dire que la jeune fille, qui a quitté Domrémy sans l’accord de ses parents, n'a pas encore fait ses preuves. On attend d’elle qu’elle guérisse le duc de Lorraine. N’étant pas guérisseuse, elle promet simplement de prier pour lui et lui demande de reprendre son épouse légitime. C’est finalement en annonçant à l’avance la fameuse « journée des harengs », défaite française dans le cadre du siège d’Orléans, qu’elle acquiert une réputation de prophétesse.
Baudricourt finit par accepter d’aider Jeanne. Il lui donne une lettre de crédit, prévient la cour de son arrivée, et adjoint à Jeanne ses six premiers compagnons. Avec cette discrète escorte, elle traverse d’est en ouest le territoire bourguignon. Colet de Vienne, qui a déjà fait l’aller-retour plusieurs fois en tant que messager, guide la troupe. Le voyage est dangereux, il faut parfois chevaucher de nuit, camper à la belle étoile. Jeanne partage la vie de ces hommes, à qui elle impose le respect et qui l’admirent. À Gien, la petite troupe traverse la Loire et se retrouve enfin en territoire armagnac.
Jeanne et le dauphin
De Gien, Jeanne gagne Chinon, où elle est reçue par le dauphin. La légende raconte que lors de la première entrevue, Charles la met à l’épreuve. Il se mêle aux courtisans, et laisse à un autre la place d’honneur. Jeanne, qui n’a jamais vu Charles, l’identifie pourtant avec certitude et va droit à lui. Elle résume ainsi la raison de sa venue et sa mission.
« Je viens de la part du roi des Cieux pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims pour son couronnement et son sacre »
Il est étonnant qu’on ait accordé autant de crédit à une jeune femme de basse extraction, recommandé par un simple capitaine de Lorraine. On sait que Yolande d’Aragon, belle-mère du dauphin, joue un rôle décisif dans la rencontre entre Jeanne et le dauphin. Cette femme avisée est depuis des années la conseillère écoutée de son gendre, qui lui doit beaucoup.
Jeanne à Poitiers
Jeanne est envoyée à Poitiers pour être interrogée par les théologiens. On lui demande pourquoi il est nécessaire de combattre si Dieu donne son soutien. Avec bon sens, la jeune fille répond à sa façon que la Providence divine ne dispense pas les hommes de bien d’agir.
« Les hommes d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire. »
Après d’autres examens, les théologiens concluent que sur le plan de la foi, il n’y a rien à redire. Des femmes s’occupent de certifier la virginité de Jeanne, ce qui à cette époque est très important pour son image. Il reste à faire ses preuves, et à accomplir la première partie de la mission : libérer Orléans.
Les compagnons de Jeanne
Jeanne obtient des hommes et surtout du ravitaillement pour aller secourir Orléans, assiégée par les Anglais. La ville et ses défenseurs sont alors démoralisés, surtout après la désastreuse « journée des harengs ». L’armée est commandée par des capitaines aguerris, mais flétris par un certain nombre de défaites. Il y a des familiers de la cour, comme le maréchal de Boussac, ou le duc d’Alençon, envers qui Jeanne éprouve une vraie amitié. Si elle fut secrètement amoureuse d’un de ses compagnons, alors ce fut probablement de ce gentil duc.
Il y a aussi de rudes guerriers, connus pour leur férocité : Étienne de Vignolles, dit La Hire, et Jean Poton de Xaintrailles font partie des Écorcheurs, des soldats semi-autonomes rompus à l’art du pillage. Il y a également le tristement célèbre Gilles de Rais, un proche du grand chambellan Georges de la Trémoille.
La pureté de Jeanne au milieu des loups
La cour et l’armée de Charles VII mêlent hommes d'État, grands seigneurs, politiciens ambitieux et cupides, preux chevaliers et soudards brutaux. Jeanne arrive dans ce panier de crabes, sans souci des factions et des finasseries. Son seul objectif est l’offensive sans relâche contre les Anglo-bourguignons, jusqu’à la victoire.
La pureté de Jeanne édifie et force le respect. On sait que sa présence auprès des soldats a une influence considérable sur leur comportement. Ainsi, le rude La Hire, pour elle, renonce à jurer et renier Dieu. Jeanne transforme ses troupes de soudards en une armée chrétienne. Elle éloigne les prostituées, et fait venir des prêtres pour célébrer les sacrements. Elle veille à ce que tous ses soldats puissent se confesser avant chaque combat, pour ne pas mourir en état de péché. La chronique raconte qu’elle pleure parfois plus la mort des Anglais et des Bourguignons, parce qu'ils sont morts sans confession.
Jeanne à Orléans : ni stratège, ni mascotte
Respectueuse de la coutume, Jeanne prévient les Anglais de son arrivée et les somme, au nom du roi du Ciel, de lever le siège. Les capitaines anglais ne sont guère émus par cette lettre, mais Jeanne a fait ce qu’elle a pu pour éviter le bain de sang.
Le convoi de Jeanne prend les Anglais de vitesse et entre dans la ville malgré le blocus. L’espoir renaît. Les Orléanais, galvanisés, lancent des coups de main sur les fortifications anglaises qui entourent la ville. Jeanne houspille Dunois pour qu'il multiplie les attaques. Elle accompagne les hommes d’armes. Elle s’expose, prend des risques. Elle porte une armure, un étendard et une épée, mais ne combat pas directement. Faute de formation et d’expérience, elle ne dirige pas non plus l’armée, mais a des intuitions tactiques et symboliques qui sont parfois suivies par les capitaines. Jean de Dunois, dit le bâtard d’Orléans, qui commande la défense de la place, reconnaîtra ses qualités et son bon sens.
La glorieuse campagne de la Loire
À la bastille des Tourelles, elle reçoit un carreau d’arbalète dans l’épaule. Soignée sommairement, elle remonte à l’assaut et son retour démoralise les Anglais, qui cèdent. La prise des bastilles force les Anglais à lever le siège le 8 mai, jour de la Saint Michel.
Les Français chassent ensuite les Anglais encore présents sur la Loire, et gagnent plusieurs batailles dont l’éclatante victoire de Patay, grâce à la charge foudroyante de la chevalerie commandée par La Hire. Même si les effectifs engagés sont moins importants, Patay est la revanche symbolique d’Azincourt. Plus important, les Anglais ne pourront jamais vraiment reconstituer leur corps d’archers d’élite (les fameux longbowmen) quasiment anéanti dans la poursuite. Cette victoire est retentissante : l’armée anglaise est décapitée et perd sa réputation d’invincibilité en bataille rangée. L’espoir change de camp, et les Anglais ne comptent plus les déserteurs.
La chevauchée vers Reims, un gigantesque coup de bluff
Jeanne profite de son prestige pour convaincre le dauphin d’aller se faire sacrer à Reims. Le sacre n’est pas vraiment la priorité de Charles à ce moment-là. Le dauphin a en effet deux objectifs en tête : chasser les Anglais de Normandie et se réconcilier avec le duché de Bourgogne. Il priverait ainsi le roi d’Angleterre de ses deux atouts principaux en France. Charles, fin politicien, a une vision militaire et diplomatique du conflit. Jeanne, elle, se fait l’expression d’une vision plus spirituelle et religieuse des choses, dont l’importance a sans doute été sous-estimée par le dauphin. Celui-ci envisage d’abord un sacre à Orléans, ce qui a déjà été fait pour Louis VI le Gros. Mais il se laisse convaincre d’aller à Reims, plus symbolique.
C’est une armée brillante qui traverse la Loire à Gien et entre en territoire bourguignon. Faute d’artillerie lourde, on compte sur le bluff pour entrer à Reims. La présence de Jeanne et des capitaines, auréolés de gloire par la campagne de la Loire doit jouer un rôle psychologique considérable sur les Bourguignons. Le pari est risqué, mais fonctionne. Les garnisons bourguignonnes ouvrent les portes de Troyes, puis de Reims. Le duc Philippe le bon n’a pas le temps de réagir efficacement.
Le retour du roi
Charles VII est donc sacré le 17 juillet 1429 par l’archevêque de Reims. La cérémonie lui rend la légitimité perdue au traité de Troyes. Jeanne assiste au sacre, avec son étendard sur lequel sont inscrits les noms de Jésus et Marie. Elle justifiera ainsi la présence de cet étendard :
« Ayant été à la peine, il était juste qu’il fût à l’honneur. »
À partir du sacre, pour Jeanne, on peut presque dire que tout est accompli. Contrairement à une idée reçue, Jeanne d’Arc n’a pas bouté les Anglais hors de France. La guerre va se poursuivre encore de longues années. Ses deux grandes réussites sont là : Orléans, le coup d’essai, et Reims, le coup de maître. L’épopée providentielle agit en complémentarité de la politique pragmatique menée de longue haleine par Charles VII et Yolande d’Aragon.
Le temps des défaites
Charles VII, couronné, n’oublie pas son projet de faire la paix avec la Bourgogne. L’armée se dirige vers Paris, mais Charles VII hésite, préférant la prudence et la voie diplomatique. Jeanne est blessée à la cuisse et le siège échoue. L’armée redescend vers la Loire. Jeanne prend la tête d’une armée autonome, mais trop petite pour mener des opérations d’envergure. Elle échoue à prendre La-Charité-sur-Loire. Ses voix se taisent mais elle reste convaincue qu’il faut continuer la guerre et profiter de l’avantage acquis. Cela ne fait pas les affaires des partisans de la paix avec la Bourgogne.
Jeanne apprend le débarquement du petit roi d’Angleterre, qui a 10 ans, et qui vient se faire sacrer roi de France pour concurrencer le sacre de Charles VII. Elle se porte alors sur Compiègne, assiégée par les Bourguignons. C’est là qu’au cours d’une sortie, elle tombe dans un traquenard. Elle tente de se replier dans la ville, mais le pont levis a été remonté, et elle est capturée par un archer du duc de Luxembourg, vassal du duc de Bourgogne. L’archer la menace et lui demande de bailler sa foi, de promettre qu’elle ne tentera pas de s’échapper. Jeanne répond :
« J’ai déjà baillé ma foi à un autre que vous ! »
Le procès religieux comme arme politique
Les Anglais se font remettre Jeanne en payant 10.000 livres tournois aux Bourguignons. Ils s’assurent ainsi que Charles VII ne puisse pas la récupérer contre une rançon. Ils organisent ensuite son procès, qui doit être suffisamment spectaculaire et juridiquement étayé pour l’envoyer au bûcher tout en détruisant son image d’envoyée de Dieu. Du point de vue anglais, il est important que leur cause soit juste et que l’union des royaumes de France et d’Angleterre soit approuvée par Dieu. On cherche donc à convaincre Jeanne d’hérésie ou de sorcellerie.
La propagande anglo-bourguignonne explique déjà les étonnants succès de la Pucelle par un pacte qu’elle aurait conclu avec le diable. L’existence d’un tel pacte étant difficile à prouver, le plus simple est de piéger Jeanne sur le terrain de la théologie pour la présenter comme une hérétique. C’est donc un procès ecclésiastique, aux méthodes inquisitoriales, qui s’organise. Il est présidé par l’évêque du lieu de sa capture, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, pro-bourguignon et allié des Anglais. Jeanne devrait alors être transférée dans une prison ecclésiastique, mais elle reste en prison militaire, détail qui va avoir son importance.
Aux yeux de Jeanne, des juges illégitimes
Les autres ecclésiastiques qui forment le tribunal viennent de Paris. Il est important de souligner que les clercs parisiens fidèles à Charles VII ont fui à Poitiers après la prise de Paris par les Bourguignons. Ceux qui sont restés sont acquis aux Anglo-Bourguignons, ou du moins soumis à une forte pression politique. Plusieurs parleront ensuite d’un climat de terreur. De son côté, Jeanne perçoit alors sans doute les similitudes entre son procès et celui de Jésus : un procès rapide (pour ne pas dire expéditif) que les enjeux rendent politique. Ses juges sont, de son point de vue armagnac, illégitimes : beaucoup ont été nommés par l’occupant en remplacement d’un prédécesseur loyal à Charles VII. Pour la pieuse Jeanne, nourrie par la lecture des Évangiles, le parallèle avec le procès du Christ pouvait difficilement échapper ; elle a donc pu voir en Pierre Cauchon un nouveau Caïphe.
Les réponses de Jeanne, courageuses et justes
Jeanne répond avec simplicité, intelligence et assurance, et une forme de candeur désarmante. On lui demande si elle est en état de grâce, c'est-à-dire sans péché mortel sur la conscience. Elle répond humblement :
« Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y tienne. »
Et au reproche qu’on lui fait d’obéir à Dieu plutôt qu’à l’Église, elle répond :
« Quant à l’Église, je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir ; mais quant à mes œuvres et paroles, je m’en rapporte à Dieu qui me les a fait faire. »
Les juges considèrent Jeanne comme dangereuse parce qu’elle affirme recevoir directement ses ordres de Dieu, sans passer par l’autorité du clergé. Des siècles plus tard, certains, donnant raison aux juges sur ce point, feront au contraire de l’indépendance spirituelle une forme d’opposition à l’Église romaine digne d’admiration. Il importe de rappeler que Jeanne continue de fréquenter les sacrements dès qu’elle peut et surtout qu’elle demande au cours de son procès à faire appel au pape. Cet appel, qui devrait suspendre la procédure jusqu’à l’avis du souverain Pontife, est ignoré par les juges. Difficile en effet de convaincre d’hérésie quelqu’un qui s'en remet au Pape.
Comment on condamne une sainte
Le tribunal construit un ensemble à peu près cohérent mais insuffisant pour la discréditer complètement : fausses révélations, désobéissance à l’Église et à ses parents, superstition, et travestissement. Cauchon tend alors un piège à Jeanne, en lui faisant signer un document par lequel elle s’engage à ne plus porter de vêtements d’homme. Celle qui a dit qu’elle aurait préféré rester auprès de sa mère et filer la laine accepte sans difficulté de retrouver les vêtements de son état. Mais quelques temps plus tard on la retrouve dans sa cellule en habits d’homme. Comment ils ont été substitués à ses vêtements de femme, c’est ce que nous ne savons pas. Ce revirement (vraisemblablement manigancé avec la complicité des geôliers anglais) permet au tribunal de déclarer Jeanne relapse, retombée dans son erreur. Les juges ont maintenant un motif pour la condamner à mort.
Jeanne sur le bûcher
Jeanne meurt à 19 ans, brûlée vive sur le bûcher le 30 mai 1431, sur la place du Vieux-Marché de Rouen. Elle se montre résignée, mais ferme, courageuse jusqu’au bout, et surtout soucieuse de mourir en chrétienne. Le frère dominicain Isambart de la Pierre racontera ainsi :
Jeanne eut en la fin si grande contrition et si belle repentance que c’était une chose admirable, disant paroles si dévotes, pieuses et catholiques que tous ceux qui la regardaient, en grande multitude, pleuraient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d’Angleterre [l’évêque de Winchester] et plusieurs autres Anglais furent contraints [de] pleurer et en avoir compassion.
La pieuse femme me demanda, requit et supplia, comme j’étais plus près d’elle en sa fin, que j’aille en l’église prochaine et lui apporte la croix pour la tenir élevée, droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit fût en sa vie continuellement devant sa vue. Et de plus, étant dedans la flamme, jamais elle ne cessa jusqu’en la fin de clamer et confesser à haute voix le saint nom de Jésus, en implorant et invoquant sans cesse l’aide des saints et saintes du paradis ; et encore, qui plus est, en rendant son esprit et inclinant la tête, proféra le nom de Jésus en signe qu’elle était fervente en la foi de Dieu, ainsi que nous le lisons de saint Ignace et plusieurs autres martyrs.
Malgré l’émotion collective rapportée par le religieux, les Anglais font jeter les cendres et restes de Jeanne dans la Seine. Ils veulent empêcher tout culte autour des reliques, ce qui prouve qu'ils sont conscients que celle qu’ils ont brûlée risque de rester, pour beaucoup, une héroïne, une sainte, et une martyre.
Postérité
Après la mort de Jeanne, Charles VII continue son travail de reconquête. Les Anglais ont fait sacrer à Paris leur petit roi Henri VI mais cet acte n’a pas la même portée que le sacre de Reims. Charles parvient finalement à faire la paix avec son cousin, le duc de Bourgogne Philippe le bon. Ensemble, ils signent le traité d’Arras, qui est un véritable tournant dans la guerre. Les troupes anglaises, sans leurs alliés bourguignons, ne parviennent plus à contenir l’armée française et perdent la Normandie et la Guyenne, ne conservant que Calais. La guerre de Cent Ans est finie.
Jeanne d’Arc a-t-elle survécu au bûcher ?
Plusieurs femmes ont prétendu être Jeanne d’Arc, évadée et remplacée par une autre au bûcher. La plus célèbre, Jeanne des Armoises, a suivi les armées françaises pendant plusieurs années avant d’être démasquée et d’avouer avoir menti. Il est possible que l’imposture n’ait délibérément pas été dévoilée tout de suite par les compagnons de Jeanne, qui profitaient ainsi de l’effet psychologique de la fausse Jeanne sur leurs troupes. Les théories survivantistes seront à la mode au XXe, avec parfois l’objectif inavoué de retarder le procès de canonisation par des complications historiques.
Réhabilitation
À la demande de la famille de Jeanne et du roi, un procès de réhabilitation est organisé pour réviser le procès de Rouen et réhabiliter officiellement la Pucelle. Témoignent sa mère, ses frères, ses anciens compagnons, et certains participants du procès de Rouen comme Isambart de la Pierre. Les vices de forme sont dénoncés, et les nombreuses vertus de Jeanne sont officiellement établies. Il est probable que des exagérations aient eu lieu, voire des inventions pures. Ainsi l’épisode où Jeanne aurait brisé son épée sur le dos d’une prostituée. Cette anecdote vise à clairement distinguer Jeanne de ces autres femmes qui suivaient l’armée.
Canonisation
Jeanne d’Arc n’est canonisée que le 16 mai 1920, presque 500 ans après sa mort.
Son statut d’héroïne était déjà consacré de son vivant. Mais la canoniser n’est pas allé de soi. De façon étonnante, c’est le procès qui l’a envoyé au bûcher qui a permis, indirectement, de la canoniser. Car ses réponses aux juges, scrupuleusement consignées par écrit, ont permis d’établir la preuve de l’orthodoxie de sa foi et d’une grande confiance dans l’Église. Cette canonisation a joué évidemment, en plus du rôle canonique et spirituel, un rôle diplomatique et politique, dans le cadre du rapprochement entre le Saint-Siège et la France.
Jeanne d’Arc trahie ?
Le XIXe a vu émerger une Jeanne d’Arc républicaine, trahie par le roi et jugée par l’Église. Dans cette légende dorée, on oppose Jeanne et ses loyaux compagnons à un roi lâche qui l’abandonne à son triste sort. Georges de la Trémoille, le grand chambellan, concentre l’opprobre, incarnant la figure du mauvais conseiller et du politicien intrigant. On l’accuse même d’avoir livré Jeanne aux Bourguignons. Il est vrai que la Trémoille est connu pour les nombreuses intrigues auxquelles il a été mêlé, et fait un traître de choix. Sa proximité avec Gilles de Rais n’améliore pas son image.
Gilles de Rais, qui inspirera le célèbre conte de Barbe-Bleue, combat en même temps que Jeanne d'Arc, avant de se rendre coupable de plusieurs infanticides à la fin de sa vie. On sait que ce maréchal breton fait partie de la clientèle de La Trémoille, et qu'il ne semble pas particulièrement proche de Jeanne. Ces deux aspects peuvent inciter à le voir dans le camp des traîtres dès le début. Mais aucune source historique n'atteste que la capture de Jeanne est permise par une trahison.
L'hostilité de Jeanne d'Arc envers les Bourguignons est embarrassante pour les artisans de la réconciliation entre le roi et le duc de Bourgogne. Il est donc possible que le roi et ses proches n'aient pas déployé tous les efforts possibles pour la faire libérer. Mais en considérant la distance qui sépare alors Rouen des territoires armagnacs, l'entreprise n'a sans doute même pas dû être considérée comme envisageable.
Récupérations
Faire la liste de toutes les récupérations abusives de la figure de Jeanne d’Arc est impossible ici. Il y a les récupérations de droite, qui font de Jeanne l’incarnation de la défense de la France contre les étrangers, et les récupérations de gauche qui font de Jeanne la fille du peuple, abandonnée par le roi et jugée par l'Église. Plus récemment il y a même des interprétations farfelues qui font de Jeanne une personne queer avant la lettre.
La palme de la récupération la plus culottée revient sans doute à cette affiche de la propagande allemande de 1944, mettant en parallèle le bombardement anglais de Rouen et la mort de la Pucelle, parallèle brièvement commenté : “L’assassin revient toujours sur les lieux de son crime”.
Jeanne d’Arc queer ?
Jeanne d’Arc est queer, mais au sens originel du terme : elle est « bizarre ». Elle porte durablement des vêtements masculins, adopte une apparence et des rôles habituellement réservés aux hommes à son époque. Cependant ces « bizarreries » ne relèvent pas d’une rébellion ou d’une affirmation de soi, mais de nécessités liées à sa mission. Les cheveux courts et les vêtements d’homme permettent de la dissocier clairement des prostituées qui accompagnent habituellement les armées. Ils la protègent donc de la concupiscence des soldats avec lesquels elle vit, et des calomnies de ses ennemis.
Son célibat et son refus du mariage, en revanche, n'ont rien de choquant au XVe siècle, car ils relèvent d’un vœu religieux. La récupération de Jeanne d’Arc en tant que figure queer relève donc d’une méconnaissance délibérée de l’Histoire, du Moyen-Âge en général, et de Jeanne en particulier. Inversement, il serait évidemment malhonnête d’en faire une pourfendeuse d’homosexuels.
Jeanne d’Arc est avant tout une femme du XVe siècle, et une sainte. Si elle a renoncé au destin habituel des filles de sa condition, c'est pour accomplir une mission divine manifestée à elle sous la forme de voix venues du ciel.
Prière
Actualités
Questions diverses sur Jeanne d'Arc
De quoi Jeanne d’Arc est-elle la sainte patronne ?
Sainte Jeanne d’Arc est la patronne secondaire de la France, après Notre-Dame, et avec sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Que signifie le prénom Jeanne ?
Le prénom Jeanne vient du nom hébreu Yehohanan qui signifie Dieu pardonne ou Dieu fait grâce. Il peut s’écrire Jehanne, Johanne, Johanna, ou plus rarement Jehenne. Sainte Jeanne d’Arc signait ainsi Johanne ou Jehanne, le H n’a disparu que plus tardivement en français.
Où sont les reliques de sainte Jeanne d’Arc ?
Le corps de Jeanne d’Arc a été brûlé, et les cendres jetées à la Seine à Rouen, par conséquent il n’existe ni tombe ni reliquaire. On peut se recueillir sur le lieu de son exécution, ou sur les lieux de ses succès : Orléans, Reims ; ou encore à Domrémy. Un anneau qui aurait appartenu à Jeanne d'Arc a été acheté en 2016 par le Puy du Fou. Son authenticité est mise en doute par les historiens.
Quel jour est la fête de sainte Jeanne d’Arc ?
Sainte Jeanne d’Arc est fêtée par l’Église le 30 mai, jour anniversaire de sa mort. La République française la fête le deuxième dimanche de mai, en souvenir de la libération d’Orléans. Quant aux Orléanais, ils célèbrent Jeanne d’Arc, leur libératrice, chaque année le 8 mai, après une semaine de fêtes johanniques.
Que lire sur Jeanne d'Arc ?
Les compagnons de Jeanne d'Arc, Valérie Toureille, Tallandier, avril 2026, 22,50€.












