L’encyclique Magnifica Humanitas s’articule autour de deux parties, qui sont liées et démontrent la ligne intellectuelle dans laquelle se place Léon XIV. La première partie est un résumé de ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine sociale de l’Église. Léon XIV en résume l’histoire et l’approfondissement, de Léon XIII à François, ainsi que les fondements et principes, comme la subsidiarité, le bien commun, la solidarité. En quelques pages, Léon XIV offre une synthèse de cette partie de l’enseignement théologique et politique de l’Église.
Dans la pensée politique catholique
La seconde partie traite de l’intelligence artificielle de façon spécifique. Ce faisant, le pape Léon XIV démontre que cette encyclique s’inscrit dans la pensée politique catholique. Elle est une pierre de plus, un moment d’approfondissement, où les principes et les fondements de la pensée catholique sont mobilisées pour lire et pour porter un jugement sur cette "chose nouvelle" qu’est l’intelligence artificielle. Cela démontre à quel point la pensée catholique est dynamique et vivante. Il est évident que ni Jean Paul II, ni Léon XIII, ni les pères de l’Église n’ont pu émettre un jugement sur l’intelligence artificielle puisque cette technique n’existait pas à leur époque. Mais les principes et les fondements de la philosophie et de la théologie catholique doivent être mobilisés pour éclairer le monde contemporain. Ce qui est le principe même d’une pensée vivante et dynamique.
Que Léon XIV aborde les questions de relations internationales et de diplomatie dans son encyclique n’a rien de surprenant puisque, sur les douze chapitres que comporte le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, deux sont consacrés la paix et à l’ordre du monde. La doctrine sociale de l’Église ne se limite pas aux sujets économiques mais comprend aussi les thèmes géopolitiques et diplomatiques.
Le retour de la guerre
Léon XIV évoque ainsi le retour de la guerre qui, pour certains, est quelque chose de naturel, alors que le Pape est convaincu que la paix est une construction possible. Non seulement la guerre est de retour mais elle est surtout banalisée. Le Pape identifie plusieurs facteurs qui convergent pour produire cette banalisation.
L'industrie de l'armement d'abord : "Les industries de l'armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d'un marché qui prospère précisément grâce aux conflits" (MA, n. 193). Le retour de la menace nucléaire ensuite. La fin du monopole étatique de la force, avec l'émergence de "groupes jihadistes, milices privées et réseaux criminels" qui alimentent les conflits (n. 196). Et enfin une "perte inquiétante de mémoire historique" à mesure que les témoins des guerres mondiales disparaissent (n. 191). Soixante ans après le discours prophétique de Paul VI à l’ONU et son célèbre "Jamais plus la guerre", Léon XIV estime que les critères éthiques qui encadrent le recours à la force "s'érodent progressivement".
Désarmer l’IA !
Le Pape dénonce les systèmes d'armes létales autonomes : drones et robots militaires capables de choisir et d'engager des cibles sans intervention humaine. Ce qui retire toute responsabilité dans la façon de tuer et de donner la mort. Sa position est sans ambiguïté : "Il n'est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n'existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable" (n. 198). Déléguer la décision de tuer à une machine supprime la responsabilité personnelle qui est au fondement de tout acte moral. Il en découle une exigence ferme : "La décision de recourir à la force létale ne peut être déléguée à des processus opaques ou automatisés, mais doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable" (n. 200).
La crise du multilatéralisme et le "prétendu réalisme politique"
Léon XIV dénonce également la crise du multilatéralisme. Non pas l'idéal d'un multilatéralisme authentique, mais ce qu'il est devenu en pratique : un "multipolarisme désordonné et conflictuel, où la méfiance envers l'autre prévaut" (n. 201). La "force du droit international", dit-il, est "remplacée par la prétendue loi du plus fort". Face à ceux qui invoquent le réalisme politique pour justifier la guerre ou la course aux armements, il oppose une distinction subtile : "Désarmer ne signifie pas refuser la technologie, mais empêcher qu'elle ne domine l'humanité."
Il refuse que la guerre soit considérée comme "inévitablement inscrite dans la nature humaine" et décrit le "prétendu réalisme politique" comme un réalisme qui "sème la résignation face à une guerre inévitable, dans les consciences des gens comme dans la culture". C'est au contraire un "sain réalisme" qu'il appelle de ses vœux : celui qui "ne renonce pas à changer le monde" mais "commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les obstacles et les dynamiques de pouvoir" (n. 213).
Dépasser la théorie de la guerre juste
Il va plus loin encore en affirmant la nécessité de "dépasser la théorie de la guerre juste", trop souvent invoquée pour justifier n'importe quel conflit, en la subordonnant strictement au droit à la légitime défense dans son sens le plus étroit (n. 192). Ce passage sera probablement le plus commenté dans les mois qui viennent tant il apporte une inflexion notable à la vision traditionnelle de la guerre juste.
On le voit, ce texte est riche et dense. Il ouvre des perspectives qui seront débattues et commentées, il apporte surtout un véritable cadre intellectuel et moral pour penser l’intelligence artificielle avec l’appui de la pensée chrétienne.










