Il faudra être attentif à ne pas réduire Magnifica Humanitas, la première encyclique de Léon XIV sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle, a une simple réflexion politique ou morale sur la manière d’encadrer, d’utiliser ou de réglementer l’usage de l’IA. Car si la réflexion morale est bien présente et importante, le texte entend surtout apporter une réponse théologique au monde que nous voyons émerger à partir de ces nouvelles technologies.
Un homme qui veut s’élever
Le pape identifie avec précision l'anthropologie sous-jacente à la révolution numérique. Le transhumanisme et le posthumanisme, qu'il traite au chapitre 3 comme des "récits de fond" qui colonisent l'imaginaire collectif bien au-delà des cercles académiques, portent une vision cohérente de l'homme : un être défini par ses capacités, dont la vocation est de les augmenter indéfiniment, de réduire la fragilité, d'éliminer l'imprévu, de contrôler chaque chose. La limite y est toujours un défaut à corriger. L'erreur, quelque chose à optimiser. La mort, un problème d'ingénierie.
Cette logique est décrite par une "icône biblique" : Babel. Le projet colossal d'une humanité qui veut, sans Dieu et contre lui, "se faire un nom" et "toucher le ciel" (Gn 11, 4) ; c'est-à-dire se donner à elle-même son origine et sa fin, exister hors de toute référence qu'elle ne s'est pas octroyée, et vaincre le péril par la seule force de son génie quitte à sacrifier la dignité de l’homme. À ce projet babélien, figure des mouvements transhumanistes et posthumaniste, le pape oppose la figure de Néhémie reconstruisant Jérusalem après l’exil en prenant le temps de la contemplation, de l’écoute, de la consultation et de la communion.
Le Dieu qui descend
À la tentation de Babel, d’un homme qui veut s’élever au ciel par la puissance de sa technique, l’encyclique répond par la révélation d'un mouvement exactement inverse. "Alors que les idéologies anciennes et nouvelles poussent l'homme au dépassement technique de la limite et à s'élever au-dessus des autres pour affirmer une domination, le mystère du Fils de Dieu qui entre dans notre condition décrit un mouvement opposé : le Dieu vivant descend dans notre histoire" (MH, n. 232).
L'Incarnation est placée ici en contre-modèle structurel du transhumanisme. Dieu ne supprime pas la fragilité humaine, il la sanctifie de l'intérieur. "Il n'y a pas un moment ou une condition de l'humain qui ne soit digne de Dieu" (id.) : crèche, Judée, croix, sépulcre, ce que le paradigme technocratique disqualifie comme limite à surmonter, l'Incarnation le consacre comme lieu de présence divine. De là découle le renversement anthropologique central du texte : le vrai "plus qu'humain", le véritable trans-humanisme qui seul permet à l’homme de dépasser sa nature n'est pas l'homme augmenté, c'est l'homme habité. La theosis, doctrine de la divinisation, n'est pas une fuite hors de l'humain, mais son accomplissement le plus profond. Et la différence avec le rêve transhumaniste est radicale : "Ce qui sauve l'humain, ce n'est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère, une communion qui transforme" (n. 128). Car Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.
La limite authentifie l’humanité
Cette théologie suppose une anthropologie que Léon XIV formule avec une netteté peu commune. Tout ce qui apparaît comme une "limite" tend aujourd'hui à être perçu comme un défaut à corriger. Le pape renverse cette logique : "L'humain ne s'épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite" (n. 118), parce que c'est précisément dans la limite que prennent place la compassion, la générosité, l'adoration et l'expérience de la présence du Seigneur.
La limite n'est pas ce que l'homme doit fuir pour trouver Dieu : c'est le lieu où Dieu vient le rejoindre. Dieu n'a pas choisi de rencontrer l'homme dans sa puissance, mais dans sa fragilité. C'est là, aussi, que la personne se distingue irréductiblement de la machine car "Pour un algorithme, l'erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d'un changement profond" (id.).
La civilisation de l'amour
Le chapitre final porte cette dialectique à son terme politique. Face à la "culture de la puissance" qui normalise la guerre, réduit l'ennemi à une donnée et la victime à un dommage collatéral, Léon XIV ressaisit l'expression de Paul VI : la civilisation de l'amour. Non comme utopie naïve, mais comme "projet exigeant" : traduire la charité en structures de justice, donner une forme institutionnelle à la fraternité, transformer l'interdépendance subie en solidarité voulue. Et le critère qu'il applique à l'IA est dès lors limpide : il ne suffit pas qu'elle nous rende plus efficaces ou plus connectés. Elle doit servir à édifier cette famille humaine universelle, où la proximité numérique devient occasion réelle de rencontre et de sollicitude réciproque.
C'est pourquoi Léon XIV tient à un mot : "désarmer". Désarmer l'IA, c'est la soustraire à la logique de la compétition armée, qu’elle soit militaire, économique ou cognitive. C'est surtout "rompre l'équivalence entre puissance technique et droit de gouverner" (n. 110). Celui qui peut ne détient pas pour autant le droit de décider. La capacité ne confère pas la légitimité. Une civilisation qui accepte sa limite comme constitutive ne peut pas admettre que la force technique soit son principe de gouvernement. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais lui assigner sa place : au service de l'humain, jamais au-dessus de lui.
Une encyclique sociale
Magnifica Humanitas est une encyclique sociale qui s’ancre dans une affirmation théologique capitale : le transhumanisme est une sotériologie sans grâce. Et son éthique de la régulation ne peut se comprendre sans cette proclamation d'un Dieu qui s’abaisse là où l'homme prétend s’élever et qui fait de cette descente le seul vrai chemin vers la plénitude.










