Ce 25 mai matin, l’a-t-on assez souligné, le Pape a fait une petite révolution au Vatican : il est venu lui-même présenter sa première encyclique devant les membres de la Curie et les journalistes. Le fait est d’autant plus significatif que Robert Francis Prevost, élu il y a tout juste un an, semble moins à l’aise avec la communication que son prédécesseur, en tout cas soucieux de mesurer sa parole. Elle est plus rare, donc pesée et percutante. Le Saint-Père est donc apparu souriant, dans la salle du Synode, pour expliquer le sens du texte dont le monde médiatique parlait depuis quelques mois déjà, Magnifica Humanitas, "magnifique humanité".
"Le Pape s’apprête à publier un texte sur l’intelligence artificielle (IA)", lisait-on ici ou là. La date de signature de cette encyclique aurait dû être prise au sérieux. Léon XIV a signé, comme le veut la tradition, un jour symbolique. C’était le 15 mai, comme au moins trois de ses prédécesseurs : Léon XIII pour Rerum novarum en 1891, Pie XI pour Quadragesimo anno en 1931 et Jean XXIII pour Mater et magistra en 1961. Comme les années de publication le soulignent, les deux dernières encycliques ont en fait été écrites pour l’anniversaire de la première, comme une troisième, Centesimus annus, en 1991, par le pape Jean Paul II.
Léon XIV, le nouveau Léon XIII
C’est dire l’importance du texte de Léon XIII, qui inaugura la réflexion de l’Église contemporaine sur la question sociale, désormais connue comme Doctrine sociale de l’Église (DSE). Alors que s’ouvrait l’ère de l’industrialisation, les "choses nouvelles" du titre, le Saint-Père offrait des clefs de discernement, entre le socialisme et le libéralisme, pour que l’humanité réponde à sa vocation et construise un monde fraternel orienté vers l’amour de Dieu.
Tel est le projet de Léon XIV, qui devient aujourd’hui véritablement Léon XIV, successeur des apôtres et du précédent Léon, avec une encyclique matricielle pour le siècle à venir. Quelles sont donc les "choses nouvelles" de 2026 qui nécessitent un tel ouvrage, 245 paragraphes et plus de 45.000 mots, l’un des plus substantiels de la papauté contemporaine ? Il n’y en a qu’une, en fait, mais dont l’importance est telle qu’elle oblige à repenser l’intégralité de la DSE. "Je me sens chargé, a expliqué Léon XIV dans sa présentation, en anglais, de regarder une autre immense transformation avec des yeux de foi, avec lucidité de la raison, avec ouverture au mystère, et avec des cris des pauvres et de la terre retentissant dans mon cœur".
La parole de l’Église dans un monde d’IA
L’IA, donc, puisqu’il s’agit d’elle, "doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile." (§ 17) L’Église n’a certes pas d’expertise technique sur le sujet, même si le Pape était entouré par Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, entreprise américaine d’IA. Mais, a résumé le Saint-Père, "nous apportons une sagesse concernant l'humain dont notre temps présent a désespérément besoin : chaque personne est unique et irremplaçable, est un sujet libre et intelligent avec une conscience, capable de chercher Dieu, de se servir les uns les autres, de prendre soin de notre maison commune."

Cette sagesse de l’Église se déploie dans une vaste fresque qui fait de Magnifica Humanitas une encyclique-monde. Il n’en faut pas moins face au « choix décisif » devant lequel se trouve notre époque : "ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble". Cette expression, qui fait référence au maître de Léon XIV, saint Augustin, ouvre la réflexion. Après avoir, dans les deux premiers chapitres, rappelé les fondements de la DSE et ses développements les plus récents, notamment depuis le concile Vatican II, le Pape balaie dans un troisième temps les enjeux de la révolution technologique représentée par l’avènement de l’IA avant de proposer des critères d’action et de discernement.
Une encyclique-monde
Dans un relatif souci d’exhaustivité, la pensée s’attache à toutes les échelles, passant de l’usage personnel, pour lequel « trois aspects en particulier doivent être pris en compte : la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine » (§100) aux devoirs des développeurs et des décideurs politiques, et à tous les aspects du sujet, de la question environnementale à la guerre en passant par le monde du travail et l’éducation : "Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire." (§ 140)
Deux affirmations en particulier seront assurément, et abondamment, commentées parce qu’elles amènent un questionnement profond. La première : "Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre, soutient le texte, […]. C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident" (§ 104). La seconde, quand Léon XIV reprend le mot de sa première apparition au balcon de Saint-Pierre et veut "désarmer" l’IA : "Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. […] La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune" (§110).
À chacun d’agir
L’enjeu est aussi spirituel, pour le Pape qui parle abondamment de Dieu. Il le fait, en particulier, pour répondre à une tendance de certains au mysticisme technologique ou au transhumanisme. Face au désir d’une "humanité améliorée et presque désincarnée", "l’Incarnation ouvre une voie différente" : "Ce qui sauve l’homme, affirme l’encyclique, c’est l’amour divin qui descend jusqu’au point le plus fragile de son histoire et la régénère du plus profond" (§232). Dit encore plus clairement ailleurs : "La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre" (§122).

Face à tant de défis, le lecteur pourrait se décourager. Léon XIV prend cependant soin d’évoquer de nombreux modèles d’hommes qui ont su défendre la dignité humaine en toute occasion. D’hommes…et de femmes, parfois très éloignées de l’Église. Et de citer Dorothy Day, ou Benazir Bhutto, femme politique pakistanaise, ou bien encore la militante écologiste kenyane Wangari Maathai aux côtés de Mère Teresa. Piochant dans la culture d’autres exemples d’« étincelles" prophétiques face à l’injustice, le Pape évoque Picasso et son œuvre Guernica ou la Neuvième symphonie de Beethoven. Plus étonnant, il cite un personnage du Seigneur des anneaux, Gandalf : "Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés" (§213). Pour aider tous ceux qui voudront agir, le Léon XIII du siècle qui vient termine d’ailleurs Magnifica Humanitas par un "itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d’époque à la lumière de l’Évangile", "un chemin qui naît de la contemplation du dessein de Dieu, vit l’unité ecclésiale en se nourrissant de la Parole et de l’Eucharistie, construit le monde dans le sens du bien et prie avec la Vierge Marie." (§229)
Un texte qui n’en est qu’à son début
D’aucuns pourront se demander pourquoi l’Église, et, singulièrement, le Pape, trouve pertinent de donner son avis sur un enjeu qui la dépasse. À d’autres il semblera que le texte de Léon XIV n’est pas assez critique à propos de la technique, ou qu’il est maladroit de donner la parole, à côté du Saint-Père, au représentant d’une société qui vend Claude, l’un des grands modèles de langage les plus performants. Une chose est certaine : Magnifica Humanitas vient seulement d’être publiée, charge à chacun de s’approprier ce texte matriciel pour construire la cité de Dieu du XXIe siècle.










