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Vincent Dujardin : “C’est Fabiola qui a permis de révéler le vrai roi Baudouin”

La reine Fabiola et le roi Baudouin de Belgique le jour de leur mariage, le 15 décembre 1960.

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Mathilde de Robien - publié le 23/05/26
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Professeur à l’Université catholique de Louvain, spécialiste de l’histoire politique belge, Vincent Dujardin a enquêté durant 20 ans sur le roi Baudouin et publie ces jours-ci une biographie passionnante. S’appuyant sur des archives personnelles jusque-là inédites et des témoignages de première main, il dévoile des facettes méconnues du roi Baudouin, laissant entrevoir l’homme derrière le roi. Entretien.

"S'il était un roi selon le cœur des hommes, il était aussi un roi selon le cœur de Dieu." Cette phrase du cardinal Godfried Danneels, primat de Belgique, prononcée lors des funérailles du roi Baudouin, le 7 août 1993, résume bien la vie et la personnalité du roi Baudouin. Mais pour ceux qui souhaitent en connaître davantage sur le roi des Belges, il existe désormais une biographie de référence de Vincent Dujardin, Baudouin, un roi face aux crises de son temps, paru aux éditions Mame ce 15 mai. Une enquête très fouillée – l’ouvrage fait 900 pages –, passionnante, qui dévoile des facettes méconnues du roi des Belges qui a régné de 1951 à 1993, tant sur le plan personnel que politique. "J’ai essayé de dire qui était le roi Baudouin, quelle fut son influence au cours de son règne sur le plan politique, quels furent ses succès, ses échecs, mais aussi qui était l'homme derrière le roi", confie l’historien à Aleteia. Un homme profondément humain, fidèle à ses convictions et animé d’une grande foi. Son procès en béatification a été ouvert le 21 décembre 2024 à Rome, à l’initiative du pape François.

Aleteia : Pour rédiger cette biographie, vous avez enquêté pendant 20 ans et eu accès à des archives jusque-là inédites. Comment cela a-t-il été possible ?
Vincent Dujardin : En 2005, j’ai publié, dans le cadre de ma thèse doctorale, une biographie consacrée à Pierre Harmel, l'ancien Premier ministre et ministre belge des Affaires étrangères, qui a fréquenté le roi Baudouin pendant 43 ans. La reine Fabiola a lu quelques pages de ce livre, parce que je parlais du roi, et Pierre Harmel a organisé une rencontre chez lui, avec la reine. Cela a duré deux, trois heures. La reine m’a ensuite invité dans sa résidence du Stuyvenberg, à Bruxelles. Nous avons bavardé longtemps, elle m’a montré quelques documents, et c’est ainsi, en discutant, qu’est né le projet d’écrire une biographie du roi Baudouin, pour lequel elle avait une admiration qui restait totale.

Son mariage, en 1960, marque une rupture encore bien plus nette que ce que j’avais imaginé.

Le risque n’était-il pas de tomber dans l’hagiographie ?
La reine m’a donné accès aux archives privées de son mari tout en souhaitant un vrai travail d’historien. Je n’avais pas d’autre contrainte que celle de "chercher la vérité". Elle m’a dit ne pas aimer les hagiographies qu’elle trouve décourageantes. J’ai ainsi pu lui poser des questions sur des sujets parfois sensibles du règne de son mari. Elle pouvait elle-même reconnaître certaines erreurs politiques que le roi avait commises. C'était passionnant de pouvoir confronter les archives avec les souvenirs de la reine. J'ai aussi confronté les archives du roi avec des archives américaines, françaises, britanniques, espagnoles, luxembourgeoise, hollandaises et belges bien sûr. J'ai interrogé beaucoup de membres de l’entourage du roi Baudouin, des membres de la famille espagnole notamment, car le roi était proche d'eux. J’ai recoupé toutes ces sources pour essayer de dire qui était le roi Baudouin, quelle fut son influence au cours de son règne sur le plan politique, quels furent ses succès, ses échecs, mais aussi qui était l'homme derrière le roi.

Quel nouvel éclairage ces informations inédites apportent-elles sur le roi Baudouin ?
Plusieurs dimensions mériteraient d’être évoquées, mais je dirais avant tout que son mariage, en 1960, marque une rupture encore bien plus nette que ce que j’avais imaginé. Dans les années 1950, le roi Baudouin a beaucoup de ressentiments, beaucoup plus que je ne le pensais. Il y a certes une évolution au cours des années 1950. Son autorité grandit, ce qui lui permet de jouer un rôle de conciliateur, durant "la grève du siècle", la grève insurrectionnelle de 1960. Mais une véritable césure s’opère à l’arrivée de Fabiola. C’est elle qui a permis de révéler aux Belges le vrai roi Baudouin. Avant son mariage, il est retenu, on le qualifie même de "roi triste". Après 1960, il devient un "roi du sourire". Il renouvelle son entourage. Il avait jusque-là un entourage qui, parfois, était qualifié, comme le disait l'ambassadeur du Royaume-Uni, de "réactionnaire et démodé", qui l’avait conduit à commettre des erreurs. L'ambassadeur du Royaume-Uni à Bruxelles dira un peu plus tard que la reine a sauvé la monarchie en épousant le roi. C'est excessif, mais c'est significatif de ce que l'on pensait en Belgique à l'époque.

BALDUINO

Vous dites qu'il y a eu un avant et un après 1960, année de son mariage. Qu'a fait la reine Fabiola pour le transformer à ce point ?
Elle l’a rendu indépendant de ses parents. Avant son mariage, il était un roi sous influence. Il y avait une dyarchie, comme si on avait deux rois, l'ancien et le nouveau. À partir de 1960, ses parents déménagent. Il a renouvelé ses maisons. Durant les premières années de son règne, il n’aime pas son métier, il se sent même usurpateur du trône de son père. Après son mariage, on voit qu'il commence à l'apprécier, il comprend qu’il peut servir en tant que roi.

Avez-vous appris autre chose sur sa personnalité ?
Ce qui m'a frappé, c'est à quel point il était un homme de dialogue, extraordinairement respectueux des opinions des autres. Dans les années 1960, il a reçu un député communiste qui avait crié "Vive la République !" au moment où il avait prêté serment. Il écrit qu'il estime cet homme pour son engagement social, alors qu'il ne partageait pas du tout ses opinions. On le voit aussi dans les dialogues avec les présidents de tous les partis politiques. J'ai mieux compris pourquoi François Mitterrand est allé lui rendre visite à Paris lorsqu'il s’est fait opérer du cœur, pourquoi il y avait 45 chefs d'État et de gouvernement présents à ses funérailles. À titre de comparaison, après l'assassinat de Kennedy, ils étaient 19. La reine d'Angleterre n'a jamais été à des funérailles à l'étranger, sauf pour le roi Baudouin. L'empereur du Japon n'a jamais été aux funérailles d'un chef d'État étranger, sauf pour le roi Baudouin. Il a su redorer l'image de la monarchie, tisser un réseau international très puissant, dont le pays bénéficie encore aujourd'hui. Pour un roi d'un petit pays, il était très respecté à l'étranger. Et je crois que c'est dû à cette personnalité qui donnait l'image d'une grande cohérence de vie, avec des convictions profondes.

Des centaines de milliers de personnes lui ont rendu hommage à sa mort, en 1993. Il était très aimé des Belges, à quoi cela tenait-il ?
Je crois que c'est parce qu'il était très humain. Deux exemples ! Un matin, l'infirmière en chef d'une clinique de soins palliatifs téléphone au Palais et fait savoir qu'une personne en fin de vie demande à voir le roi. Et le roi a tenu à y aller ! Cet homme dira que cela aura été le plus beau jour de sa vie. Un autre jour, il visite un enfant, aussi en soins palliatifs, qui lui confie son désir d'avoir un dessin du roi. Le roi a fait ce dessin. C'était un roi qui, lorsqu'un de ses ministres ou un membre de son entourage, avait une difficulté personnelle, ou rencontrait des problèmes de santé, venait aux nouvelles. Il téléphonait, il avait une sollicitude très importante. En outre, il avait une capacité d’écoute exceptionnelle, que ce soit avec des chefs d'État ou des personnes très simples de la société. Il était aussi très engagé contre la traite des femmes. C'était assez prophétique à l'époque.

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La reine Fabiola et le roi Baudouin, décembre 1985.

Baudouin et Fabiola forment un couple très uni, très soudé. Ils ont été confrontés à l’infertilité. Comment ont-ils surmonté cette épreuve ?
Cela a été une très grande souffrance, sans compter qu'ils avaient une pression supplémentaire en tant que roi et reine. Ils ont déclaré face à cette épreuve : "Longtemps nous nous sommes interrogés sur le sens de cette souffrance. Peu à peu nous avons compris qu’en n'ayant pas d’enfants à nous, notre cœur était plus libre pour aimer tous les enfants, absolument tous." C’est vraiment comme cela qu'ils l’ont vécu. C'est un roi qui a beaucoup souffert. Il perd sa mère à 5 ans, à 10 ans, il connaît la guerre, à 14 ans, il est déporté en Allemagne, à 15 ans, c'est la question royale, son père est controversé. À 19 ans, il est un prince royal et à 20 ans, il est roi. Il a aussi beaucoup souffert physiquement. Il a souffert du dos, a été opéré au cœur, a eu un cancer de la prostate.

Sa foi l’a-t-elle aidé à surmonter ces épreuves ?
C’est ce qu’il écrit dans ses carnets. Il les a surmontées dans un abandon total en Dieu. Pour tout ce qui arrivait dans sa vie, même la souffrance, il faisait une confiance totale à Dieu. Cet abandon est très marquant chez lui. Ce qui m'a frappé aussi, c'est qu’il ne se décourageait jamais dans la prière. Il a pu lui arriver de prier pendant 20 ans pour la même intention.

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Le roi de Belgique, Baudouin, 1993.

Vous évoquiez ses convictions profondes. Elles l’ont amené, en 1990, à abdiquer pour ne pas signer la loi en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Comment a-t-il pris cette décision ?
On voit là aussi à travers ses écrits l'itinéraire de sa réflexion, ses hésitations, ses angoisses. Il y a des moments dans la vie où le plus difficile n'est pas de faire son devoir, mais de savoir où il est. Le roi Baudouin a vécu cela au moment de la loi sur l’avortement. Ses plus proches conseillers lui disaient qu'il n'agissait que comme un notaire. Il ne disait pas que ce sont eux qui avaient tort et lui qui avait raison, mais il estimait simplement qu’en conscience, il ne pouvait pas signer cette loi, tout en sachant que son geste ne pourrait se répéter dans une monarchie constitutionnelle. Là encore, il est dans l’abandon, parce qu'il pense qu'il pourrait y avoir un désastre, qu'il devra peut-être abdiquer, peut-être même partir en exil. Il s'attendait à ce que les choses se passent beaucoup plus difficilement qu'elles ne se sont passées.

Pensez-vous qu’il puisse être un modèle pour les dirigeants aujourd'hui ?
On peut être d’accord ou pas avec lui, mais je pense qu'au regard de son sens du devoir, parfois jusqu'à l'inquiétude, au regard de son authenticité, de sa sincérité, de son extraordinaire capacité d'écoute, de sa volonté de servir et de chercher toujours où est son devoir, il peut être une figure inspirante pour les dirigeants d'aujourd'hui, surtout au regard de l'actualité. Voir un homme qui a une cohérence de vie et qui, dans son action publique, prend toujours ses décisions en les ayant mûrement réfléchies et en cherchant le bien commun, peut être effectivement inspirant.

Pratique

Baudouin, un roi face aux crises de son temps, Vincent Dujardin, Mame, mai 2026, 30 euros.
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