"Être “ballos”, ça marque à vie", confie Thomas, 44 ans. Ce passionné de tennis, originaire de la région lyonnaise, a été ramasseur de balles lors des éditions 1996 et 1997 de Roland-Garros. Trente ans plus tard, cette expérience est toujours ancrée dans sa mémoire. Il évoque un autre temps, où l’aventure avait commencé par une annonce dans le Tennis Magazine, suivie d’une lettre manuscrite envoyée à la Fédération française de tennis. "J’ai été directement convoqué à Roland-Garros pour les tests de sélection. Deux jours après, j’ai été choisi. Un fonctionnement qui a bien évolué depuis...", explique-t-il à Aleteia.
Aujourd'hui en effet, les sélections sont plus organisées, plus longues aussi, avec des étapes régionales, des stages intermédiaires, puis une ultime validation à Roland-Garros. Une montée en puissance progressive qui façonne des adolescents déjà habitués à la pression. Mais au-delà des évolutions du dispositif, deux constantes demeurent : la fierté d’avoir été choisi pour vivre quelque chose d’unique et le sentiment de participer à sa façon à la réussite du Roland-Garros.
Une rigueur de chaque instant
Sur les courts, leur présence est réglée au millimètre. Six par terrain, des gestes codifiés, une attention constante. Ils ne doivent ni ralentir le jeu, ni attirer le regard. Être là, sans jamais prendre de place. "Le maître-mot : être le meilleur possible pour ramasser. Et pour cela il faut être invisibles, tout faire pour être au service des joueurs", témoigne Rose, 18 ans. En 2023 et en 2024, la jeune femme a eu la joie de faire partie de ces quelque 280 adolescents âgés de 12 à 16 ans, sélectionnés parmi plusieurs milliers de candidats, venus de toute la France. Une élite formée, encadrée et observée.

Parmi eux, Ugo, 16 ans, est un véritable “serial ballos”. Originaire de la région toulousaine, il est passionné de la petite balle jaune, qu’il pratique depuis sept ans. "J’ai ramassé pour tout le top 25 mondial", explique celui qui a participé au tournoi de Montpellier en 2023, au Rolex Monte-Carlo Masters en 2024, 2025 et 2026, ainsi qu’à Roland-Garros en 2024. Selon lui, les qualités principales pour être ramasseur de balles sont l’esprit d’équipe, une bonne cohésion sur le terrain, le goût de l’effort et surtout la passion du tennis. Sans oublier les bons résultats scolaires, puisque les adolescents doivent manquer près de trois semaines de cours pendant le tournoi.
Mais si la tension persiste, derrière la rigueur, il y a l’excitation : celle d’évoluer à quelques mètres des meilleurs joueurs du monde, dans une atmosphère électrique où chaque point peut changer le cours d’un match. "C’est éprouvant, les journées sont longues, il y a l’attente, la répétition des gestes, la concentration permanente, la fatigue… Mais on sait qu’être dans le cœur du tournoi, vivre l’ambiance d’un Grand Chelem, fouler la terre battue en même temps que les grands joueurs, est un grand privilège", note Rose.
Des scènes gravées sur les courts
Au fil des jours, les courts deviennent un théâtre intime. Les ramasseurs assistent à des échanges d’une intensité rare, parfois à quelques centimètres seulement des joueurs. Pour Ugo, cette proximité a pris une dimension encore plus forte lors qu'il a pu officier pendant un match de son joueur préféré, Novak Djokovic. "J’aime sa mentalité, son état d’esprit et son jeu. C’était impressionnant de le voir en vrai", raconte-t-il, saluant aussi le côté humain et accessible du multiple vainqueur en Grand Chelem. "Il a toujours été gentil avec nous."
Juliette, elle, se souvient d’une phrase échangée avec Gaël Monfils lors de son match en huitièmes de finale contre Dustin Brown, en 2017. Un match assez intense, qui a duré un peu moins de trois heures, avec une ambiance très forte sur le court Suzanne-Lenglen, dont la jeune femme se souvient comme si c’était hier. "Les tribunes étaient pleines. Le soleil commençait à se coucher, les “olas” se déclenchaient à tous les points. Un moment, Gaël Monfils s’est retourné vers moi et m’a lancé : “J’en ai marre, qu’est-ce que je fais ?". J’étais très étonnée et excitée à la fois", raconte cette Bellifontaine de 24 ans.

Même souvenir pour Thomas. S’il n’a jamais échangé avec son champion préféré, Pete Sampras, il garde en mémoire un petit trophée d’un des plus grands joueurs de tennis de l’histoire : sa serviette. Pour d’autres, l’aventure prend une dimension encore plus symbolique : celle d’accéder aux finales, au même titre que les meilleurs joueurs. Mais pour y parvenir, il faut faire partie des plus rigoureux, des plus constants, des plus solides sur l’ensemble du tournoi. "On aime tous la compétition, on a envie d’être meilleurs, de se donner à fond, raconte Rose. Il y a des moments de fatigue, forcément. Mais quand on vise la finale, on va chercher des ressources qu’on ne pensait pas avoir." Car atteindre ce niveau, c’est aussi vivre une autre expérience du tournoi : celle des grands rendez-vous, des derniers jours de compétition, où les ramasseurs sont au contact direct avec leurs champions préférés. "C’est la concrétisation de tous les efforts !", confirme Baptiste, qui a eu la chance de faire la demi-finale Sinner-Alcaraz, en 2024.
Une belle aventure humaine avant tout
Mais ce que beaucoup retiennent surtout, ce sont les liens. Entre eux. "Quand on rentre en tant que “ballos”, on entre dans une bulle, une sorte de colonie de vacances élitiste, où l’on découvre de l’intérieur les coulisses d’un tournoi que l’on n’a jusque-là connu qu’à la télévision", note Juliette. Très vite, l’expérience dépasse le cadre du court. Les trois semaines de tournoi deviennent une vie à part entière, rythmée par les mêmes visages, les mêmes horaires, les mêmes habitudes. Ensemble du matin au soir, les jeunes ramasseurs partagent tout : les attentes, la fatigue, les moments de tension comme les éclats de rire. "On mange “ballos”, on vit “ballos”", résume Juliette.
"C’était incroyable d’appartenir à cette famille qui structure et organise cet univers à part."
Sur les courts, les binômes deviennent essentiels. Le travail en duo impose une confiance absolue : se comprendre sans parler, anticiper les gestes de l’autre, se soutenir dans les moments de pression. Une coordination qui, au fil des jours, dépasse largement le simple cadre du jeu, crée une proximité immédiate et souvent de belles amitiés. C’est ainsi que dix ans après, Juliette reste inséparable de ses trois meilleurs amis Flore, Jeanne et Théo. "À nous quatre, nous formons un joyeux quatuor", sourit la jeune femme. Même constat pour Baptiste, qui s’est lié d’une belle amitié avec Rose et de nombreux autres jeunes. "Nous sommes issus des différents coins de la France, mais nous continuons à nous écrire et à nous donner des nouvelles", souligne-t-il. Thomas, lui, se souvient encore de ses échanges avec les arbitres, les vendeurs de boissons, le personnel de la sécurité… Toutes les petites mains qui font vivre Roland-Garros au quotidien. "C’était incroyable d’appartenir à cette famille qui structure et organise cet univers à part", abonde-t-il.
Au-delà des liens tissés pendant le tournoi, reste aussi une empreinte plus intime, plus durable, qui dépasse largement les courts et les semaines passées à Roland-Garros : une expérience qui s’inscrit dans le temps long, bien après la dernière balle jouée. Avec les années, les souvenirs se précisent, les sensations reviennent, comme si le tournoi continuait d’exister autrement, en arrière-plan des parcours de chacun. Et pour certains, cette mémoire se prolonge encore aujourd’hui dans des groupes d’anciens sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, où les “ballos” continuent d’échanger photos, anecdotes et souvenirs partagés. Une façon de faire vivre, à distance, cette parenthèse commune qui ne s’efface jamais tout à fait : celle d’avoir appartenu, même brièvement, à l’un des plus grands et plus prestigieux tournois de tennis du monde.






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