Curé de la paroisse Notre-Dame de Tout-Remède en Pays de Landerneau, le père Erwan de Kermenguy commente les lectures de la solennité de la Pentecôte en montrant comment l’esprit du concile Vatican II a illustré l’irruption de l’Esprit de la Pentecôte. En se laissant bousculer par l’Esprit saint, les disciples du Christ ne se décentrent pas sur l’homme mais sur le mystère de Dieu.
"Où est passé l'esprit de Vatican II ?" La question m’a été posée, il y a cinq ans, alors que je venais d'arriver dans ma paroisse depuis quelques semaines. Nous avions lancé une grande enquête pour mieux connaître la paroisse et les attentes des paroissiens. Parmi les questions remontées, celle-ci : "Où est passé l'esprit de Vatican II ?" C'est la question de générations qui ont vécu l'effervescence du concile et ressenti une forme de désillusion dans l'après-concile. On a parlé à propos de ce concile d'une « nouvelle Pentecôte ». Et de fait, le IIe concile du Vatican présente un certain nombre de caractéristiques que l'on retrouve dans la solennité de la Pentecôte. Comme le disait saint Jean Paul II, le concile est une boussole pour notre Église. Je voudrais redire avec vous, à la lumière des textes de la Pentecôte, ce que le concile nous apporte aujourd'hui.
Le récit central de la Pentecôte, dans les Actes des Apôtres, nous donne le rythme de cette homélie. Les apôtres sont là, enfermés. L'Esprit saint arrive. Ils partent annoncer, dans la multitude des langues, les merveilles de Dieu. Nous avons trois temps : le bouleversement de l'arrivée de l'Esprit, l'unité dans la diversité des langues, et la louange tournée vers la gloire de Dieu.
Soutenez Aleteia
Accepter de se laisser bousculer par l'Esprit saint
Le concile Vatican II a été un véritable bouleversement. "Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent" (Ac 2, 1). Quand nous pensons à la venue de l'Esprit saint dans nos vies, nous avons souvent en tête le passage où Élie rencontre Dieu dans le murmure d'un fin silence. Dieu n'est pas dans le tremblement de terre, ni dans l'ouragan, ni dans la tempête. Dieu est dans le murmure du fin silence. C'est très vrai de la vie spirituelle : ce cœur à cœur amoureux avec Dieu est sans doute l'une des expériences les plus hautes de la vie chrétienne. Mais lorsque Dieu fait irruption dans nos vies, c'est aussi un bouleversement, une révolution, une conversion, quelque chose qui nous fait porter un regard complètement neuf sur les choses et sur le monde. Comme ce violent coup de vent de la Pentecôte. Beaucoup de convertis dans notre Église peuvent en témoigner…
Quand on a demandé au pape saint Jean XXIII pourquoi il voulait ouvrir ce concile, il a ouvert la fenêtre et a dit : "On manque d'air." Il a voulu faire rentrer de l'air dans l'Église, estimant qu'elle avait besoin de s'ouvrir davantage au souffle de l'Esprit pour mieux répondre à sa mission dans le monde d'aujourd'hui. De là est venue l'idée que le concile était comme une nouvelle Pentecôte, un don de l'Esprit pour le monde d'aujourd'hui. Le concile a provoqué de nombreux changements. L'un des plus visibles a été la réforme liturgique, qui a donné un nouveau souffle à l'Église. Mais elle a parfois été vécue dans la violence : statues cassées à coups de masse, autels massacrés, livres et vêtements liturgiques brûlés. Quand on regarde l'histoire de l'Église, ce type de changement brutal n'est pas neuf. Le concile de Trente, en abattant les jubés, a aussi été vécu comme une grande violence en bien des endroits, tant il est vrai que l'Église, pour s'ouvrir, pour accepter d'être conduite par l'Esprit saint, a parfois besoin de se faire violence à elle-même. Et nous avons, aujourd’hui encore, besoin de consentir à changer, comme nous l’a demandé constamment le pape François.
Oser avancer avec audace
Si nous laissons l'Esprit saint agir dans notre vie, alors ça décape, ça décoiffe. La vie chrétienne n'est jamais un long fleuve tranquille. Si la vie de notre Église, si la vie de notre paroisse est figée, alors elle est morte — et elle n'est clairement plus la vie qui vient de Dieu. Être à l'école du Christ sous la conduite de l'Esprit, c'est oser avancer avec audace, oser la conversion, se laisser bousculer. On le voit dans les foules rassemblées à Jérusalem : quand elles entendent les apôtres, les Actes nous disent qu'« elles étaient en grande confusion ». Cette surprise devant l'œuvre de Dieu est précisément ce qui permet de sortir d'un monde verrouillé. Dans l'évangile de saint Jean, le soir de Pâques, "les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs" (Jn 20, 19). Et Jésus passe à travers les verrous comme saint Jean XXIII a ouvert la fenêtre.
C'est une remise en question à la fois personnelle et communautaire. Sommes-nous verrouillés dans notre vie spirituelle, arc-boutés contre ce que nous avons appris dans notre jeunesse ou dans nos années de formation chrétienne ? Sommes-nous prêts à nous laisser conduire là où l'Esprit veut nous emmener ? Il est frappant de voir que les générations qui ont été actrices de l'effervescence conciliaire et postconciliaire des années soixante-dix et quatre-vingt — qui ont promu un nouveau répertoire liturgique, de nouveaux chants, qui ont été très à l'aise pour essayer de nouvelles expériences liturgiques, parfois en l'imposant aux plus âgés au nom du concile et de l'Esprit — ont aujourd'hui parfois du mal à accepter que les plus jeunes fassent la même chose. Eux aussi arrivent avec un nouveau répertoire de chants, de nouvelles manières de célébrer, ils essaient d'autres styles liturgiques au nom du même Esprit saint, au nom de la même liberté. Où est passé l’Esprit d’audace chez ceux qui leurs refuseraient cette liberté après l’avoir réclamé pour eux-mêmes ?
L'unité dans la diversité
Cela m'amène au deuxième temps : l'unité dans la diversité, la communion qu'est l'Église, être un même corps dans la diversité des membres. Saint Paul prend l'image du corps. Quand on regarde nos mains et nos pieds, cela se ressemble, et c'est pourtant très différent. Rares sont ceux parmi nous qui sont capables d'écrire en mettant un crayon entre leurs orteils. Les mains et les pieds se ressemblent et pourtant sont très différents dans leurs fonctions, dans leurs capacités. Et cela fait la richesse et la complémentarité du corps. L'Église d'hier comme l'Église d'aujourd'hui participe à cette même unité dans la diversité. Le concile Vatican II a été, de ce point de vue, un moment assez unique. Vingt-et-unième concile œcuménique — « œcuménique » non pas au sens où protestants et orthodoxes y auraient pris la parole, mais au sens d'un concile qui rassemble l'ensemble des évêques de la communion catholique, comme les vingt conciles œcuméniques précédents — à l'inverse des conciles locaux, comme celui qui se tient en ce moment à Paris pour les diocèses d'Île-de-France sur le thème de l'accueil des catéchumènes.
Pour la première fois dans l'histoire, des évêques de tous les continents sont venus à Vatican II. Le monde entier était représenté. Si la langue officielle des interventions était le latin, bien d'autres langues ont été entendues dans les couloirs, autour des pauses café ou dans les bistrots. Et bien des expériences venues des quatre coins du monde sont sensibles dans les textes du concile, qui reflètent ainsi une véritable diversité de l'Église : c'est le même Esprit, pour former un seul corps. Oui, il y a des différences dans l'Église. Oui, il y a des différences entre une équipe d’ACO ou de JAC des années 1970 et un groupe du Renouveau charismatique ou un parcours Alpha des années 2020, ou encore les milliers de pèlerins qui marchent ce week-end sur les routes de Chartres et se retrouvent autour de la messe en latin. Si ces différences l'emportent sur l'unité, c'est que nous ne sommes pas l'Église. Il en va autrement si c'est bien l'Esprit de Dieu qui nous conduit. Celui qui privilégie son style, son groupe, son clocher, son équipe, sa spiritualité — quelle qu'elle soit, de droite ou de gauche, des années 1980, 2000 ou 2050 — risque de se couper de l'Esprit de Dieu. L'Esprit du concile Vatican II, l'Esprit de la Pentecôte, c'est l'unique Esprit de Jésus-Christ. C'est celui qui fait l'unité du corps.
Laisser de la place à l’étranger
L'Esprit de Dieu, c'est celui qui fait que nous nous reconnaissons d'une même Église avec ceux qui ne sont pas de notre club, comme les parties du corps sont différentes les unes des autres. C'est ce qui fait que nous ne sommes pas une secte ou une multitude de sectes, mais bien l'Église de Jésus-Christ. « Laisserons-nous dans nos églises, un peu de place à l'étranger ? », chantons-nous parfois. Mais voulons-nous le vivre ? Acceptons-nous dans nos églises ces nouveaux baptisés, ces convertis qui nous bousculent comme le vent violent de la Pentecôte, parce qu'ils n'ont pas les mêmes attachements que nous ? Les nouvelles générations de chrétiens, comme d'ailleurs les nouveaux habitants de nos communes, n'ont pas les mêmes centres d'intérêt, pas les mêmes manières de vivre que nous. Ce que l'on appelle des « rurbains », à la fois ruraux et urbains, qui vivent à la campagne mais dans des lotissements, qui travaillent en ville, qui n'ont pas la même histoire que nous. Et je le dis en pleine conscience dans ce clocher de Trémaouézan, en passe d'être classé au patrimoine mondial de l'humanité au titre des enclos paroissiaux : nos clochers héritent d'une grande histoire.
Ces nouvelles générations n'ont pas les mêmes lieux de socialisation. Elles vont beaucoup plus facilement à la ville, tout en se reconnaissant habitants d'un bourg, d'un quartier, d'un lotissement, sans pour autant avoir de liens avec les générations plus anciennes des ruraux dont ils ne partagent ni les codes ni les centres d'intérêt. Tout l'enjeu de l'Église, c'est justement de « laisser de la place » à ces « étrangers domiciliés » chez nous, de leur faire de la place y compris dans nos églises, de répondre à leur quête spirituelle, et d'être capable de transmettre le trésor de la foi et de la liturgie à ceux qui en ont soif aujourd'hui — y compris s'ils s'intéressent à des manières de prier qui ne sont pas les nôtres. De même que l'on demandait aux générations précédentes d'accueillir le légitime désir des plus jeunes de prier autrement. Vivre l'esprit du concile Vatican II, c'est vivre cette unité dans la diversité. Ce qui rend cela possible, c'est l'Esprit saint — ce bouleversement qu'il produit en nous, qui nous décentre de nous-mêmes pour nous tourner vers la gloire de Dieu.
Tournés vers la gloire de Dieu
Ce qui m'amène à la troisième et dernière partie. La fin du récit de la Pentecôte dit : "Tous, nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu" (Ac 2, 11). Ce qui fait l'unité, c'est de se décentrer : se décentrer de soi, de ses problèmes, de ses manières de voir les choses, de ses centres d'intérêt, de cet orgueil qui consiste à penser que l'on est meilleur que les autres, que l'on a raison. Et de remettre Dieu au centre. On a parfois dit un peu vite, dans les journaux et même dans les églises, que l'esprit du concile Vatican II était de « mettre l'homme au centre ». Rien n'est plus faux. C'est clairement contraire aux textes et à la volonté du concile. Vatican II a commencé par la procession de l'évangéliaire, mis à la place d'honneur. Ce qui est mis à l'honneur, c'est l'Évangile de Jésus-Christ.
Parmi les quatre grandes constitutions du concile, retenons Lumen gentium : "Le Christ, lumière des nations". Quand on parle de l'Église, du peuple de Dieu, des hommes rassemblés, c'est d'abord autour de Dieu et pour rendre gloire à Dieu. Et avant de parler de l'Église, on parle de la Trinité. C'est seulement dans le mystère de Dieu Trinité que peut se comprendre le mystère de l'unité et de la communion du genre humain. Et c'est seulement dans le mystère du Fils de Dieu, le Christ Jésus, le Verbe incarné, que peut se comprendre la vocation et le mystère de l'homme.
Si Vatican II porte un regard résolument optimiste sur l'être humain, c'est d'abord parce qu'il porte un regard sur le mystère de Dieu. L'un des plus grands théologiens du concile, le père jésuite Henri de Lubac, a écrit au cœur du XXe siècle un livre remarquable : Le Drame de l'humanisme athée. C'est le drame de notre civilisation post-moderne occidentale, dans la deuxième moitié du XXe siècle, que d'avoir prétendu à un humanisme athée, de chercher l'homme sans Dieu, de parvenir au royaume de Dieu sans Dieu. C'est l'une des manières de pervertir, de corrompre l'idéal de Vatican II : avoir, dans l'Église elle-même, prétendu parvenir à un humanisme sans Dieu, en mettant Dieu entre parenthèses pour ne pas choquer. Or, ce qui fait l'unité, dans les Actes des Apôtres, des Parthes, des Mèdes, des Élamites et autres habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, de Phrygie, de Pamphylie, d'Égypte, de Libye, de Rome, des Crétois et des Arabes, c'est d'entendre parler, chacun dans sa langue, des merveilles de Dieu.
Proclamer les merveilles de Dieu
L'esprit de Vatican II consiste à dire à tout homme, dans sa langue, dans sa culture, dans son centre d'intérêt, l'amour de Dieu pour lui. Voilà pourquoi, peu après le concile, le pape Paul VI écrit ce texte central, Evangelii nuntiandi, où il redit que l'Église existe pour évangéliser. La juste compréhension de l'esprit de Vatican II nous est ensuite donnée par saint Jean Paul II lorsqu'il met l'Église sur la voie de la nouvelle évangélisation, et reprise par le pape François quand il nous dit que tout disciple du Christ doit être en même temps missionnaire. L'esprit du concile Vatican II, c'est celui qui nous pousse vers nos frères, vers les gens différents, pour leur dire les merveilles de Dieu, leur témoigner de l'action de Dieu dans notre vie. Mais cela n'est possible que si nous-mêmes nous nous laissons d'abord rencontrer et bousculer par le Christ, mettre en route par son Esprit de Pentecôte — dans lequel nous voulons être renouvelés aujourd'hui. Comme nous le redit notre évêque dans ses orientations diocésaines : nul ne peut annoncer Jésus-Christ s'il n'en a d'abord fait la rencontre, l'expérience intime et bouleversante.
Alors oui, où est passé l'esprit du concile Vatican II ? Il est à portée de main. Il est toujours là, bien vivant dans l'Église. À nous de savoir l'accueillir, à nous de vouloir en vivre, à nous d'oser nous laisser bousculer par cet Esprit qui réalise l'unité dans la diversité, en mettant Dieu au centre — car il est juste et bon de lui rendre gloire et de témoigner de son amour. Vivons avec audace de cet Esprit du concile, hier comme aujourd'hui.













