Dans Transparence, roman d’anticipation publié en 2019, Marc Dugain imaginait un monde en 2060 où chaque individu accepte de partager ses données personnelles en échange d’un revenu universel. La collecte n’y est pas imposée, mais librement consentie, et permet à la fois d’éradiquer la pauvreté et de résoudre le problème de l’emploi dans une société ultra-mécanisée. Problème, et pas des moindres : cette utopie (ou plutôt dystopie) repose sur une dépendance totale des humains et des nations envers les géants du numérique, où la transparence des données s’accompagne d’une perte d’autonomie et d’intimité, et où l’art lui-même est remplacé par des fictions sur mesure, créées à partir des goûts et des attentes des utilisateurs.
Un pouvoir démesuré
Cette prophétie littéraire semble aujourd’hui rejoindre les craintes très réelles de la Silicon Valley elle-même. Dario Amodei, cofondateur d’Anthropic, décrit dans un long article, The Adolescence of Technology, une IA si puissante qu’elle pourrait d’ici quelques années automatiser 50 % des emplois de cols blancs débutants et créer une "sous-classe" structurellement inutile.
Pour lui, l’humanité entre dans une "adolescence technologique" : nous avons entre les mains un pouvoir démesuré, mais manquons cruellement de maturité pour le maîtriser. Il définit une IA puissante comme un système aussi intelligent qu’un lauréat du Nobel dans tous les domaines, capable d’agir de manière autonome, avec une vitesse 10 à 100 fois supérieure à celle d’un humain, et dont des millions d’instances pourraient collaborer ou agir indépendamment. Une telle IA pourrait dominer militairement, déstabiliser l’économie en provoquant un chômage de masse, ou encore créer des risques existentiels en échappant au contrôle humain. Il souligne aussi que l’IA accélère sa propre amélioration grâce à une boucle de rétroaction : l’IA écrit le code pour créer la prochaine génération d’IA, ce qui rend les prévisions encore plus incertaines. Nous voilà bien !
Un socialisme par le haut
Mais face à cette transformation radicale du marché du travail, une solution miracle revient avec insistance chez les seigneurs de la tech : le revenu universel. Elon Musk en fait la promotion depuis 2025. Pour lui, l’IA et la robotique généreront suffisamment de richesses pour permettre aux États de verser un revenu universel élevé à tous les citoyens, compensant ainsi le chômage massif causé par l’automatisation. "Un revenu universel élevé, versé sous forme de chèques émis par le gouvernement fédéral, constitue la meilleure solution pour faire face au chômage causé par l’IA", a-t-il déclaré en avril 2026 sur X.
Pourtant, comme le souligne Noreena Hertz dans Le Monde, économiste et professeure honoraire à l’UCL Policy Lab, les géants de la tech comme Google, Microsoft ou OpenAI défendent ce revenu universel tout en conservant jalousement les moyens de production et les profits : "Les principaux architectes de l’IA reconnaissent ouvertement qu’ils créent des systèmes dont la capacité à générer de l’abondance matérielle pourrait aussi anéantir de larges pans du marché du travail." Mais leur modèle reste celui de sociétés privées qui contrôlent les outils d’IA et en captent les richesses, sans véritable redistribution. En d’autres termes, ils proposent un revenu universel sans remettre en cause leur propre pouvoir économique, une forme de "socialisme par en haut", où les allocations permettraient de maintenir une main-d’œuvre précaire tout en concentrant le capital entre les mains de quelques-uns.
Un peuple précaire et invisible
Car n’oublions pas que derrière cette promesse technologique et économique se cache tout un peuple précaire et invisible : celui des travailleurs du clic. Selon la Banque mondiale, ce sont des centaines de millions de personnes, qui annotent, corrigent et étiquettent les données nécessaires à l’entraînement des intelligences artificielles. Leur mission ? Superviser en temps réel le fonctionnement des modèles, vérifier leur cohérence, et parfois même les "éduquer" pour qu’ils produisent des résultats acceptables. Comme le souligne Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech à l’EHESS, dans En attendant les robots (Seuil), "Ce ne sont pas les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines." En Afrique, cette main-d’œuvre invisible et sous-payée est particulièrement touchée par la précarité, alors même qu’elle constitue l’un des piliers de la révolution numérique. Ainsi, l’IA, souvent présentée comme une libération, repose en réalité sur une forme moderne d’exploitation, où les plus vulnérables paient le prix de l’innovation.
Le prix de cette libération
Faut-il donc se contenter de redistribuer les richesses produites par les machines, comme dans Transparence, où les individus échangent leur intimité contre un revenu, ou bien repenser en profondeur notre rapport au travail, à la dignité et à l’interdépendance ? Car si l’IA peut effectivement libérer une partie de l’humanité des tâches répétitives, elle ne nous dispense pas de nous interroger avec sérieux : quel est le prix de cette libération, et qui sera prêt à le payer ?









