Aller au contenu principal

Une manière spirituelle de prendre soin de son corps

6 min de lecture
Marianne-Durano.jpg

Crédit : Aleteia

La pauvreté navrante avec laquelle notre société hygiénique considère le cycle féminin révèle sous un jour nouveau le soin des rituels religieux pour le corps des femmes. En respectant réellement la puissance de vie et de mort qui les traversent, observe la philosophe Marianne Durano, l'esprit de ces rituels a beaucoup à nous apprendre.

Partager sur :

Connaissez-vous le "mikvé" ? Ce bain traditionnel juif, ancêtre du baptême chrétien, a pourtant beaucoup à nous apprendre. Remis à l’honneur par les juifs hassidim, le mikvé est à la fois un lieu et un rite qui ponctue la vie des croyants, et plus particulièrement des croyantes. Avant une noce, après une naissance, lors de la toilette mortuaire, mais également après chaque cycle menstruel, les femmes hassidim sont obligées, selon la Mishnah, de s’immerger dans un bassin d’eau, afin de laver leur corps et leur âme de toute impureté. Selon certaines traditions, les hommes doivent même se rendre au mikvé après chaque "émission séminale" ! Pourtant, loin d’être le témoignage d’un mépris du corps, voire d’un dégoût pour la sexualité, le mikvé nous rappelle au contraire que la vie spirituelle ne peut faire abstraction de notre condition corporelle. 

Un potentiel créateur mystérieux

Mieux, le mikvé nous indique une manière toute spirituelle de prendre soin de notre corps, plus particulièrement de notre corps en tant qu’il est fécond. En effet, dans la Bible, l’impur ne doit pas se confondre avec le sale, le dégoûtant. Au contraire, est impur ce qui est chargé d’une puissance séminale quasi-divine : le sperme, le sang des règles et de la naissance. Devant ces fluides capables d’engendrer un vivant, l’homme tremble et reconnaît la puissance de Dieu. C’est pourquoi il doit s’en laver avant de prier son créateur. Le corps de la femme, qu'elle soit mère ou non, parce qu’il est de manière éminente le lieu où se tisse la vie, suppose des règles et des soins particuliers, dont l’homme a moins besoin.

Le mot "impur" traduit en effet le terme hébreu tuma, concept ambivalent qui désigne la puissance de vie et de mort qui habite nos corps féconds et mortels. D’après les enseignements juifs, tuma a été introduit par Adam et Ève lors du péché originel : c’est la conscience d’être mortel et le vide spirituel qui en découle. Lors de la grossesse, lors d’un rapport sexuel, avant chaque menstruation, nos corps — et surtout le corps féminin — sont remplis d’un potentiel créateur mystérieux, d’une puissance qui nous laisse vides et pleines de tuma lorsqu’elle nous quitte. Les fluides qui s’échappent de nos corps sont comme la matérialisation de cette fuite tragique, qui constitue pour ainsi dire le revers de notre fécondité. 

"Le temps s’écoule des femmes"

Dans son livre La Révolution du féminin, la philosophe Camille Froidevaux-Metterie définit ainsi la féminité comme une "expérience de la perte", manifestée au premier lieu par "les pertes" de sang. Elle cite ainsi l’ethnologue Yvonne Verdier, qui écrit : "Les rythmes biologiques dont les femmes sont le siège font découvrir des rapports privilégiés à la durée. Des points de repère temporels sont ancrés dans leurs corps ; par pulsations mensuelles régulières, le temps s’écoule des femmes" (Gallimard, 2015, p. 288). Nous engendrons des mortels, parce que la vie et la mort ne sont que les deux faces d’une même médaille : voilà le sens tragique de la tuma, que chaque femme expérimente au plus profond d’elle-même lorsqu’elle saigne, et Dieu sait si elle saigne souvent. Notre époque hygiéniste appelle cela prosaïquement le "syndrome pré-menstruel", ou encore le baby-blues, et balaie ce drame spirituel d’une phrase dédaigneuse : "Ce sont tes hormones." Une même réalité, deux narrativités, deux réponses opposées. Devant la femme qui souffre chaque mois, on peut invoquer la chute du taux d’œstrogènes et lui proposer un Spasfon, ou bien reconnaître quelles puissances potentielles la traversent, et l’inviter à une sorte de Mikvé. Personnellement, j’ai choisi mon camp.

Un féminisme prophétique

Imaginez, mesdames, ce que nous avons perdu ! Chaque mois, et a fortiori après chaque naissance, les femmes juives ont le devoir de se rendre dans un lieu dédié au soin de leur corps et de leur âme : l’alliance parfaite du spa et de la retraite spirituelle ! On trouve peut-être un lointain écho du mikvé dans la passion des instituts de soin pour les rituels : "rituel beauté", "rituel bien-être"... Au mikvé, après un bain et un moment réservé au soin du corps, elles sont encouragées à prendre un temps de prière et de recueillement, en présence d’autres femmes qui traversent la même période qu’elles. Par quel étrange retournement en vient-on à considérer ces prescriptions du Lévitique comme un mépris des femmes et une aliénation de leur sexe ? 

Par contraste, que propose notre époque aux femmes qui saignent ? C’est bien simple : rien. Rien. Rien. Un Doliprane, et encore, même pas remboursé par la Sécu. Le devoir d’aller bosser comme si de rien n’était, quand il s’agit des règles. Après une naissance, de rentrer seule chez soi après trois jours ridicules dans une chambre aseptisée. Que l’on s’étonne de l’épidémie actuelle de dépressions du post-partum, ou du refus paniqué des adolescentes face à leurs premières menstruations ! Face à cette pauvreté navrante, le Lévitique paraît d’un féminisme prophétique, une anticipation géniale du congé menstruel, une belle preuve de la délicatesse du Seigneur face aux désagréments que subissent les filles d’Ève : pendant sept jours après les règles, quarante jours après la naissance d’un garçon, quatre-vingts après la naissance d’une fille, la femme se tient à l’écart de la communauté, et monsieur est prié de la laisser tranquille. Sept jours de paix et de solitude par mois, plusieurs mois après une naissance ! Voilà un traitement de choc pour prévenir le burn-out maternel, et une leçon inspirante pour notre époque qui somme les femmes de rester actives et présentables, quel que soit leur état psychique et corporel…