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Pourquoi l’autorité est-elle de plus en plus difficile à exercer ?

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Pierre d’Elbée - publié le 21/05/26
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Dans le monde du travail, la crise de l’autorité est sans doute à relier à cet individualisme qui oublie sa relation à un bien supérieur, estime le consultant en entreprise Pierre d’Elbée.

"Je décide, il exécute." Lorsque Jacques Chirac s’exprime ainsi à propos de Nicolas Sarkozy en 2004, tout le monde comprend qu’il défend vigoureusement son autorité présidentielle ! Vingt ans plus tard, cette sentence est-elle encore audible ? Non seulement elle paraît brutale, mais surtout, elle heurte aujourd’hui profondément notre rapport à la liberté, à l’autonomie et au pouvoir. Jamais les sociétés n’ont autant valorisé la liberté individuelle, et jamais l’exercice de l’autorité n’a semblé aussi difficile : dans le monde du travail, dans les établissements scolaires et universitaires, dans les familles… Comment l’expliquer ?

La montée irrésistible de l’individu

Parmi les facteurs de cette crise, on peut citer la financiarisation des entreprises depuis les années 1980, une remise en cause du modèle paternaliste, la montée des exigences de reporting... Mais il en est un bien plus ancien : l’individualisme. Si le père, le professeur, le chef, le manager, ont perdu de leur légitimité, le processus n’est pas apparu récemment, mais prend ses racines à la Renaissance, dans l’humanisme d’un Pic de la Mirandole par exemple. Ce que les historiens appellent "tournant anthropocentrique" va évoluer vers le penchant à "développer en soi, avec le plus d’intensité possible, et à faire dominer au-dehors, avec le plus d’extension possible, sa propre individualité", selon le mot du philosophe Alfred Fouillée (1838-1912). 

Le refus d’être un simple exécutant

Appliqué aux deux bouts d’une hiérarchie sociale, l’individualisme induit naturellement une concurrence. Elle est évidente entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy en 2004. Dans le monde du travail, le salarié va également refuser d’être un simple "exécutant", il revendique son point de vue, son autonomie… jusqu’à contredire ses supérieurs hiérarchiques. Ainsi, en 2018, des milliers de salariés de Google signent une même requête en interne : arrêter toute collaboration avec le Pentagone sur le projet "Maven" qui grâce à l’IA, analysait les images issues de drones militaires. Google finira par renoncer à ce partenariat. 

Individu et bien commun 

L’individu dispose d’un droit fondamental à être auteur de ses actes, tant qu’il ne nuit pas à autrui. Voilà un principe aujourd’hui défendu avec vigueur, qui définit l’autorité personnelle. Mais si l’on ignore l’horizon du bien commun, supérieur aux intérêts particuliers, cette valorisation de l’autorité personnelle mène à une impasse : la concurrence stérile des pouvoirs. Envisager que les salariés puissent avoir autorité sur leurs dirigeants, c’est reconnaître qu’ils peuvent à juste titre défendre un bien supérieur aux intérêts de leur entreprise. Il semble bien que les salariés de Google aient illustré ce cas de figure.

Ce que le manager redoute

Dans le monde du travail, la crise de l’autorité est sans doute à relier à cet individualisme qui oublie sa relation à un bien supérieur. Car l’autorité n’est pleinement légitime que lorsqu’elle sert un projet qui dépasse les intérêts particuliers. Sans cela, elle paraît arbitraire et glisse vers un rapport de domination que beaucoup de managers redoutent. "Qui suis-je pour contraindre ?" s’interroge alors le manager. Il refuse cette posture qui consiste à exiger quelque chose seulement parce qu’il occupe une position hiérarchique. Il veut bien convaincre, persuader, pas obliger. Il se sent incapable d’exiger sans argument de poids. Ou alors, s’il accepte ce "sale boulot", il culpabilise de défendre une décision sans pouvoir en donner la raison. À l’inverse, chacun connaît aussi la figure du manager cynique qui aime ce pouvoir de contraindre et en profite sans scrupules. Beaucoup de salariés en souffrent. Toutes ces répugnances finissent par transformer la fonction managériale en épouvantail. L’exercice de l’autorité managériale ne trouverait-il pas une voie de dénouement dans la réconciliation entre l’estime due à tout salarié et le service d’un projet commun supérieur aux intérêts particuliers ? N’est-ce pas là, ce qui constitue la dignité de l’autorité managériale ?

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