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Mgr de Romanet, évêque aux Armées : “Le soldat a besoin d’une force intérieure”

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Anna Ashkova - publié le 21/05/26
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Alors que le 66e Pèlerinage militaire international s’ouvre à Lourdes ce 22 mai, Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées françaises, détaille auprès d'Aleteia les défis spirituels auxquels sont confrontés les militaires dans un monde marqué par le retour des conflits de haute intensité. "Le soldat a besoin d’une force intérieure", assure-t-il. "Non pas simplement pour “tenir”, mais pour garder une unité intérieure au milieu de situations parfois extrêmement dures."

"Le militaire porte les armes précisément pour défendre la paix. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est une réalité profondément exigeante. Être une “Sentinelle de la paix”, c’est d’abord refuser la haine. C’est garder la maîtrise de soi, même dans des situations très dures. C’est enfin rester au service d’une protection et non d’une logique de destruction", affirme Mgr Antoine de Romanet, évêque du diocèse aux armées françaises, présent à Lourdes du 22 au 24 mai à l’occasion de la 66e édition du Pèlerinage militaire international (PMI), placé cette année sous le thème "Sentinelles de la paix". Dans un contexte international marqué par le retour de la guerre en Europe et les tensions au Moyen-Orient, il revient sur la quête spirituelle des soldats, les blessures invisibles de la guerre, la place des aumôniers militaires et cette paix que beaucoup viennent chercher dans la cité mariale. 

Aleteia : Chaque année, le PMI de Lourdes rassemble en moyenne entre 15.000 et 18.000 participants, venant d’environ quarante nations. Que viennent-ils chercher dans la cité mariale et pourquoi cet événement est-il important pour les Armées ?
Mgr Antoine de Romanet : Le PMI est un événement tout à fait singulier. Pendant quelques jours, près de 18.000 militaires, vétérans, familles, blessés, jeunes et aumôniers venus d’une quarantaine de nations se retrouvent à Lourdes. Dans le contexte international actuel, cette rencontre prend donc une force particulière. Ce pèlerinage est né après la Seconde Guerre mondiale de l’intuition du père Besombes et de l’abbé Steger : faire de Lourdes un lieu de réconciliation. Aujourd’hui encore, cette intuition demeure profondément prophétique. Alors que le monde connaît de nouvelles fractures et que les conflits se rapprochent de nous, voir des militaires de nations différentes prier ensemble, défiler ensemble, chanter ensemble, est déjà un signe de paix. Et si le PMI se vit à Lourdes, ce n’est évidemment pas par hasard. Les militaires viennent auprès de la Vierge Marie, Reine de la Paix, qui conduit toujours à son Fils, le Prince de la Paix, Jésus-Christ. Nombreux sont ceux qui sont touchés : dans la simplicité de la grotte de Massabielle, beaucoup découvrent ou redécouvrent une paix intérieure. Bernadette elle-même rayonnait de cette paix humble et profonde. Le militaire, souvent confronté à la rudesse du monde, perçoit à Lourdes quelque chose de cette lumière intérieure.

Dans un monde où les armées européennes se préparent à des conflits de haute intensité, le besoin spirituel des soldats vous semble-t-il plus fort qu’il y a dix ans ?
Oui, je le crois sincèrement. Les militaires vivent aujourd’hui dans un climat d’incertitude très fort. La guerre est revenue en Europe, les tensions internationales se multiplient, et beaucoup sentent que notre monde est devenu plus fragile. Face à cela, les questions essentielles reviennent naturellement : pourquoi servir ? Jusqu’où donner de soi-même ? Qu’est-ce qui me fait tenir quand tout vacille ? Le besoin spirituel naît souvent de ces interrogations-là. Or le soldat a besoin d’une force intérieure. Non pas simplement pour “tenir”, mais pour garder une unité intérieure au milieu de situations parfois extrêmement dures. Je constate que beaucoup de jeunes militaires cherchent un sens profond à leur engagement. Ils ne veulent pas être seulement des exécutants ; ils veulent comprendre ce qu’ils servent.

La technologie transforme profondément la guerre (drones, IA, combat à distance...) Est-il plus difficile aujourd’hui pour un soldat de garder une conscience morale face à une violence devenue plus lointaine ?
La technologie change profondément la manière de faire la guerre, mais elle ne change pas la conscience humaine. Derrière un écran, derrière un drone ou tout système sophistiqué, il y a toujours une personne qui agit et qui doit demeurer responsable de ses actes. Le danger, peut-être, serait de croire que la distance technologique efface la gravité de l’acte de guerre. Or ce n’est jamais le cas. Une vie humaine reste une vie humaine. C’est pourquoi la formation morale et spirituelle demeure essentielle. Un militaire doit garder cette conscience que la force n’a de sens que si elle demeure au service de la paix, du droit et de la protection des plus faibles. La technique ne remplacera jamais le discernement humain, et justement, les aumôniers participent de ce discernement.

Au cœur du PMI de Lourdes, les sacrements, notamment celui du baptême, occupent une place centrale. Depuis trois ans, une bonne partie de l’Église en France se réjouit de la progression des baptêmes d’adultes. Est-ce un phénomène que vous percevez également au sein des armées ?
Oui, très clairement. Nous voyons davantage de jeunes militaires demander le baptême ou même simplement reprendre un chemin de foi, des démarches très profondes, très personnelles assez liées avec certains questionnements liés à la vie militaire, qui confronte vite à l’essentiel : la fraternité, le risque, la fidélité, parfois la souffrance ou la mort. Beaucoup découvrent alors qu’ils ont besoin d’un appui intérieur plus solide. À Lourdes, cela se voit de manière très touchante. Certains arrivent avec beaucoup de questions et repartent bouleversés par ce qu’ils ont vécu à la grotte, dans les célébrations ou simplement dans les rencontres. La foi renaît souvent dans des choses très simples : un silence, une prière, un regard ou simplement une présence. Nous pouvons le voir lors de la messe à la grotte, le jeudi soir du PMI, qui touche beaucoup de cœur.

Cette 66e édition est placée sous le thème "Sentinelles de la paix", dans un contexte international marqué par de nombreuses crises, en Ukraine comme au Moyen-Orient. Comment un militaire peut-il être acteur de paix sans perdre sa propre paix intérieure ?
Le militaire porte les armes précisément pour défendre la paix. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est une réalité profondément exigeante. En effet, être une "Sentinelle de la paix", c’est d’abord refuser la haine. C’est garder la maîtrise de soi, même dans des situations très dures. C’est enfin rester au service d’une protection et non d’une logique de destruction.

À Lourdes, dans la simplicité de la grotte, beaucoup comprennent que la paix  se construit d’abord dans le cœur de l’homme. Et c’est peut-être cela, finalement, être une véritable sentinelle de la paix.

Mais pour préserver cette paix intérieure, il faut une vie intérieure. Le militaire a besoin de lieux où il peut retrouver le silence, la fraternité, la prière, ou simplement une parole vraie. Si les aumôneries sont de ces havres de paix pour nos soldats, Lourdes joue également souvent ce rôle-là. Beaucoup me disent qu’en venant à la grotte, ils ressentent une paix difficile à expliquer, une paix qui les recentre profondément. La Vierge Marie, Reine de la Paix, aide précisément chacun à retrouver cette paix du cœur qui permet ensuite de servir les autres avec justesse.

La constitution apostolique Spirituali militum curae fête ses 40 ans. Elle a structuré l’aumônerie militaire dans le monde entier en la rapprochant au plus près des soldats. Dans un univers militaire souvent marqué par l’urgence et la tension, que signifie concrètement pour vous “prendre soin de l’âme des soldats” aujourd’hui ?
Prendre soin de l’âme des soldats, c’est d’abord être présent. L’aumônier partage la vie des militaires : sur les bases, en mer, en opération, dans les moments heureux comme dans les moments difficiles. Les soldats n’attendent pas de grands discours. Ils ont simplement besoin de quelqu’un qui écoute, qui comprend, qui accompagne sans juger. Et dans un monde militaire marqué par l’action permanente, l’aumônier rappelle aussi qu’un homme ne peut pas vivre seulement dans l’efficacité et la tension. Il faut donc que chacun déploie en soi un espace intérieur. Sinon, le risque est de s’endurcir ou de se perdre intérieurement.

On parle davantage aujourd’hui des blessures invisibles : stress post-traumatique, solitude, perte de sens… Comment les aumôniers accompagnent-ils ces fragilités ?
Ces blessures invisibles, ces blessures morales, sont effectivement une réalité très forte aujourd’hui. Beaucoup de militaires portent intérieurement des choses très lourdes, parfois longtemps en silence. Les aumôniers, qui ont une mission de proximité et d’écoute, offrent un espace où la parole peut être libre. Souvent, un militaire parlera plus facilement à quelqu’un qui partage son quotidien et qui connaît concrètement la réalité des opérations, qui marche avec lui et vit comme lui.

Bien sûr, les aumôniers ne remplacent pas les médecins ou les psychologues. Mais ils apportent autre chose : une force d'âme, une présence humaine, spirituelle et fraternelle. Ils rappellent également à chacun qu’il ne se réduit jamais à ses blessures.

À l’aube de ce PMI, quelle est votre espérance ?
Mon espérance est simple : que ce 66e PMI soit un vrai moment de paix pour ceux qui viendront à Lourdes, une invitation à être acteur d’un monde meilleur. Dans un monde traversé par tant de violences et d’inquiétudes, voir des militaires de près de quarante nations marcher ensemble derrière la Vierge Marie est déjà un signe d’espérance. Le PMI rappelle à chacun que la fraternité est possible entre les peuples. J’espère aussi que chacun pourra repartir avec une paix intérieure renouvelée. À Lourdes, dans la simplicité de la grotte, beaucoup comprennent que la paix  se construit d’abord dans le cœur de l’homme. Et c’est peut-être cela, finalement, être une véritable Sentinelle de la paix.

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