Sous l’angle de la tragédie, "L’Abandon", le film consacré aux onze derniers jours de la vie de Samuel Paty en salles depuis le 13 mai, est une réussite parfaite, estime l’écrivain Henri Quantin. Seul bémol selon lui : une volonté manifeste de ne heurter personne.
"Le vrai suspense, écrivait Jean Anouilh, c’est le suspense de la tragédie : c’est de savoir ce qui va se passer mais d’espérer quand même jusqu’à la fin. […] C’est un suspense supérieur : on espère contre l’évidence." À l’aune de cette perspective, L’Abandon, le film consacré aux onze derniers jours de la vie de Samuel Paty en salles depuis le 13 mai, est une réussite parfaite. Six ans après les faits, nul ne peut en avoir oublié l’issue tragique, mais on n’en est pas moins pris par une ineffaçable impression qu’une autre issue est encore possible. La sœur du professeur décapité l’a dit elle-même : elle s’est surprise à croire que son frère allait s’en sortir. Le propre de la progression tragique est d’être à la fois inévitable et inacceptable. Racine le savait bien, lui qui considérait que sa tragédie était faite, dès qu’il en avait établi l’enchaînement des scènes.
La solitude du professeur
Au service de cette efficacité narrative, la grande qualité de L’Abandon est sa sobriété. Guère de place au pathos (à part dans quelques passages musicaux et quelques effets de lumière inutilement dramatiques) et aucune héroïsation grandiloquente du personnage principal. Dans une volonté de relater aussi fidèlement que possible la montée d’une crise née d’un événement minuscule, le film montre en Samuel Paty un professeur de collège comme il y en a des centaines d’autres : un homme qui cherche à faire son métier aussi bien que possible, tout en espérant donner envie à quelques élèves d’enseigner un jour à leur tour ; un homme qui tente de transmettre quelques vers de La Fontaine même dans un bref échange avec un élève croisé dans un couloir ; un homme qui sait qu’il est finalement assez seul face à ses responsabilité pédagogiques quand il franchit la porte de sa salle de classe. Les déplacements de Samuel Paty dans les couloirs du collège disent mieux que tout la solitude du professeur, dans ce grand espace supposément communautaire (la mal nommée "communauté éducative") qu’est un établissement scolaire. La silhouette frêle d’Antoine Reinartz fait ici merveille.
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Tous les collègues ne sont pas hostiles, bien sûr : l’un propose de le prendre en voiture chez lui pour qu’il ne fasse pas le trajet à pied, tel autre prend sa défense en salle des professeurs contre ceux qui se hâtent de se désolidariser par lâcheté ou arrogance idéologique. Même la Principale tente de faire son travail et, bien qu’elle préférerait manifestement que Samuel Paty se retire quelque temps — et reconnaisse ainsi implicitement son tort —, on ne peut pas dire qu’elle démissionne de ses obligations. Débordée, peut-être, comme l’illustre le seul moment comique du film où elle accumule des post-it remplis d’acronymes kafkaïens, mais pas spécialement coupable, à nos yeux. On peut éventuellement reprocher au scénario de diluer les responsabilités dans les rouages administratifs incompréhensibles, mais pas de pointer démagogiquement des coupables d’autant plus indifférents qu’ils sont haut placés.
Le temps tragique
La montée de la tension fait progressivement converger le film vers une salle de classe vide dans la pénombre, image certes déjà vue, mais qui prend une épaisseur particulière du fait qu’une ironie tragique a fait coïncider l’attente impatiente des vacances avec la mort du professeur. "Encore quelques heures à tenir avant les vacances" : on ne se demande pas assez quelle image l’Éducation nationale donne du savoir et d’elle-même, chaque fois qu’un de ses professeurs prononce cette phrase. Dans la bouche de Samuel Paty, la formule prend une gravité rétrospective inaperçue et montre à quel point le temps tragique est avant tout un compte-à-rebours. Le récit sans emphase de ces onze derniers jours est en cela une grande réussite.
Ne heurter personne
On est nettement moins convaincu par l’épilogue, qui contient en quelques minutes une cérémonie d’hommage dans le collège et un bilan de l’enquête à la sous-direction de l’anti-terrorisme. On comprend certes la volonté de ne pas laisser à la mort le dernier mot. On sait que, depuis la Grèce antique, la tragédie s’achève la plupart du temps sur une lueur de renouveau au milieu des cadavres, ce qu’explicite la dernière réplique de l’Electre de Giraudoux : "Cela s’appelle l’aurore." Jacqueline de Romilly voyait dans cette phrase le meilleur résumé du vrai tragique. Malheureusement, plus que l’aurore, c’est la récitation scolaire de quelques poncifs qu’offrent les dernières minutes de L’Abandon, dans le but manifeste de ne heurter personne.
Côté musulman, une jeune fille, qui a ôté son voile pour s’opposer à son père fanatique, vient réciter l’habituel verset coranique rassurant : "Qui tue une âme tue toute l’humanité." Rappelons tout de même que le verset est amputé et que sa version complète est : "Qui tue une âme non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre tue toute l’humanité." La maxime laisse donc hélas une marge d’interprétation à celui qui est prompt à désigner des "corrupteurs". Côté Éducation nationale, l’éloge funèbre prononcé par une élève concentre tout aussi scolairement les mots obligatoires : laïcité, tolérance, liberté, bienveillance. Côté police judiciaire, enfin, un agent de l’anti-terrorisme fait la liste des dysfonctionnements et malentendus qui ont privé Samuel Paty d’une protection personnelle, sans que nulle faute véritable ne puisse être mise en avant. Après un final à la volonté consensuelle si appuyée, on a du mal à suivre ceux qui dénoncent une supposée stigmatisation des collègues ou des services de l’État ou de la communauté musulmane, voire une franche "islamophobie".
L’identité de l’ennemi
Reste la question du délai souhaitable pour mettre un événement à l’écran, ce qui a permis à certains critiques de fustiger L’Abandon sans avoir réussi à reprocher quoi que ce soit au film lui-même. Six ans après, est-ce trop tôt ? Une réponse mimétique de l’adversaire signalerait que les mêmes ont applaudi Grâce à Dieu, le film de François Ozon sur la gestion de l’affaire Preynat par Mgr Philippe Barbarin, pourtant sorti avant même que le jugement ne soit rendu, alors que L’Abandon n’est venu qu’après le procès des responsables de l’assassinat de Samuel Paty. Dans une logique moins binaire, on rappellera surtout qu’une des premières tragédies grecques, Les Perses d’Eschyle, fut représentée dès 472 avant Jésus-Christ, soit seulement huit ans après la bataille de Salamine que la pièce raconte. Il est vrai que c’est le deuil des barbares, et non celui des Athéniens qu’Eschyle met en scène. Il est vrai, surtout, que le public grec était assez uni pour ne pas avoir de doute sur l’identité de l’ennemi qui l’attaquait.












