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Christian de Chergé, priant parmi les priants de l’islam en Algérie

6 min de lecture
TIBHRINE

Crédit : ©Association des Écrits des Sept de l'Atlas

La vocation monastique de Christian de Chergé, a pris racine pendant la guerre d’Algérie.

Comment les moines cisterciens de Tibhirine, assassinés le 21 mai 1996, ont donné le témoignage prophétique d’une "communion en devenir" ? Auteur d’une biographie spirituelle de Christian de Chergé (Espaces Libres), la journaliste Christine Ray raconte comment est née la vocation missionnaire du prieur de Tibhirine en terre d’islam.

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Trente ans déjà. Le 21 mai 1996, sept moines cisterciens sont enlevés puis assassinés au cours de la décennie noire qui a vu la montée en Algérie d’un terrorisme islamiste largement importé, et dont 200.000 Algériens musulmans sont les premières victimes. La mort des moines suscite une immense émotion, partagée par de nombreux musulmans.

Un poumon spirituel

Le monde découvre alors l’existence en Algérie d’un modeste monastère de moines cisterciens, alors même que la communauté chrétienne est réduite à un petit nombre depuis l’indépendance. Le cardinal Duval, archevêque d’Alger depuis 1954, invitait alors les catholiques, désormais très minoritaires, à participer fraternellement au développement de l’Algérie devenue indépendante. Il les appelait à une véritable conversion spirituelle : vivre l’Évangile humblement au milieu des croyants musulmans, sans prosélytisme, et devenir eux-mêmes plus profondément témoins de l’amour.

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Vous les chrétiens, vous ne savez pas prier.

Pour les religieuses, religieux, laïcs, engagés dans l’éducation ou la santé, le monastère de Tibhirine était "le poumon spirituel de l’Algérie", un lieu de prière et de retraite. Pour les voisins musulmans, un lieu de paix habité par des hommes de prière.

"Frère de chaque jour"

La vocation monastique de Christian de Chergé, le prieur du monastère, a pris racine pendant la guerre d’Algérie. Alors séminariste, appelé en Algérie comme toute sa génération, pour une guerre qu’il n’approuve pas, il est marqué par la foi des musulmans :

Vous les chrétiens, vous ne savez pas prier" lui dit un ami garde-champêtre avec qui il a des conversations fraternelles sur Dieu. Cet ami le sauve d’une embuscade mais le paie de sa vie. Désormais, le futur prêtre sait qu’un musulman a donné sa vie pour lui. Cet événement est fondateur. Il se fait moine, et revient en Algérie consacrer sa vie entière à la prière, aux côtés des croyants musulmans. Il veut se faire "frère de chaque jour.

Dès ses premières années au monastère, en 1971, frère hôtelier chargé de l’accueil, il décrit cette vocation dans la feuille de présentation du monastère : "Aux côtés des priants de l’islam, [les moines] font profession de célébrer, jour et nuit, cette communauté en devenir, et d’en accueillir inlassablement les signes, en perpétuels mendiants de l’amour, leur vie durant, s’il plaît à Dieu, dans l’enceinte de ce monastère dédié au patronage de Marie, mère de Jésus…"

Des lieux de convergence

Au moment où le concile Vatican II souligne que "l’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes…" (déclaration Nostra Aetate) et exhorte les croyants à s’efforcer sincèrement à la "compréhension mutuelle", frère Christian veut se faire "frère de tous les jours". Au long de ces années, il étudie l’islam et cherche, au contact des musulmans pieux qui s’adressent au Dieu unique, les lieux de convergence : la prière rituelle, l’aumône, le jeûne, le pèlerinage, le sens de la louange et du pardon de Dieu...

L’autre me concerne. C’est en tant qu’il est autre, étranger, musulman, qu’il est mon frère. Sa différence a du sens pour moi, dans ce que je suis.

Sa joie est d’entendre le muezzin et la cloche du monastère se répondre. Il sait que les priants répondent, chacun selon sa tradition, à l’appel du Dieu unique. Il affirme avec force la fécondité de la différence : "L’autre me concerne. C’est en tant qu’il est autre, étranger, musulman, qu’il est mon frère. Sa différence a du sens pour moi, dans ce que je suis. Elle donne de la consistance à notre relation mutuelle, comme à notre quête commune d’une unité en Dieu."

Un dialogue de vie

À Tibhirine, les moines se consacrent au travail des olives, du miel, du jardin, avec les voisins musulmans avec qui ils ont créé une coopérative agricole en 1978. Et tout en travaillant la terre, au long des jours et des années, c’est une communauté fraternelle et spirituelle qui se développait. Les sept moines martyrs — ce qui veut dire témoins — ont été faits bienheureux le 8 décembre 2018 avec douze autres religieuses et religieux, dont l’évêque d’Oran, assassinés en Algérie pour n’avoir pas voulu renoncer à leur solidarité avec leurs voisins musulmans. La béatification, en Algérie, en présence de nombreux imams — 114 ont été victimes du terrorisme — a donné lieu à une manifestation unique de dialogue fraternel entre chrétiens et musulmans. Non pas ce dialogue théologique ou intellectuel qui souvent conduit à des impasses, mais un dialogue de la vie, pas à pas, dans l’amitié.

Le mot ami revient souvent sous la plume de frère Christian, notamment dans cette bouleversante conclusion de son testament spirituel :

"Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI et cet 'A-Dieu' en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux, Amen ! Inch Allah !"

Un témoignage prophétique

À nous de comprendre et de tenter de suivre. Leur mort les a révélés au monde. Trente ans après, qu’on ne se trompe pas de célébration. Les moines l’ont dit et redit, ils n’ont pas cherché le martyre chrétien en terre d’islam. Leur témoignage est celui d’une fraternité et de l’invincible espérance d’une communion "en devenir", communion de croyants qui prient le Dieu unique. L’Église a reconnu par cette béatification le témoignage prophétique de cette petite Église d’Algérie, enfouie "dans un océan d’islam", porteuse d’une invincible espérance.

La visite récente du pape Léon XIV en Algérie le confirme, leur prophétisme nous concerne aujourd’hui. Les compagnons de Christian de Chergé ont ouvert un chemin spirituel. Je connais des groupes, comme à Marseille, qui suivent humblement et pas à pas ce rapprochement fraternel.