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Montée des extrêmes : faut-il s’en inquiéter ?

La montée des extrêmes traduit l’affaiblissement du centre politique et la polarisation croissante des démocraties occidentales selon Jean Duchesne.

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Jean Duchesne - publié le 19/05/26
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Le phénomène n’est pas seulement français. Dans le monde anglo-saxon aussi, observe l’essayiste Jean Duchesne, "gauche" et "droite" radicales s’affrontent dans le vide laissé entre elles par le "centre".

D’aucuns chez nous redoutent déjà d’avoir, au second tour de l’élection présidentielle dans moins d’un an maintenant, à choisir entre deux candidats des extrêmes, dits l’un "de droite" et l’autre "de gauche". Mais il faut verser dans un nombrilisme naïf pour s’imaginer que c’est là une particularité française. Si l’on veut non pas relativiser une telle alternative, mais l’évaluer à sa juste mesure, on peut jeter un coup d’œil ailleurs en Occident, et d’abord sur le monde dit anglo-saxon qui y donne le ton, c’est-à-dire sur le Royaume-Uni et sur les États-Unis.

Quand les deux extrêmes recueillent plus de voix que les deux grands partis traditionnels

En Grande-Bretagne (l’Irlande du Nord est un cas à part), les deux partis dominants (conservateur et travailliste) sont débordés sur leurs arrières respectifs : le premier par Reform UK de Nigel Farage, et le second par les Verts de Zack Polanski. Aux récentes élections locales, ces extrêmes ont recueilli plus de voix (environ 45%) que les deux grandes formations classiques (à peu près 17% chacune). C’est un contraste spectaculaire avec les élections de 2024 au Parlement, où les travaillistes ont remporté près des deux tiers des sièges (avec un peu plus du tiers des voix, du fait qu’avec un unique scrutin dans chaque circonscription, le candidat qui arrive en tête est élu, même s’il n’atteint pas la majorité des votes exprimés).

Le parti travailliste a donc perdu la moitié de ses supporters et son leader, le Premier ministre Sir Keith Starmer (social-démocrate ayant évincé le "gauchiste" Jeremy Corbyn), est fragilisé et menacé jusque dans son propre camp, même si personne n’y paraît s’imposer pour le remplacer. En même temps, Reform UK a pratiquement doublé son score (de 14% à 27%), et les Verts ont triplé le leur (de 6% à 18%). Ces progressions sont dues d’un côté aux qualités de tribun de Nigel Farage, qui s’est fait connaître il y a dix ans en menant une campagne (réussie) pour le Brexit, et de l’autre aux talents de "communicant" et d’ "influenceur" sur les réseaux sociaux qu’étale Zack Polanski, leader des écologistes depuis septembre dernier.

Diamétralement opposés, mais même cibles et mêmes méthodes

Ces deux hommes sont très différents. Nigel Farage est plus âgé (62 ans) que Zack Polanski (44 ans). Il est issu d’un milieu aisé et se pose en intransigeant Anglais typique. Son symétrique se présente sans complexe comme "gay, juif et végan". Pour ce fils d’immigrés de Lettonie, la motivation première est bien sûr l’écologie, alors que l’eurosceptique voit dans l’immigration sinon la source, au moins le symptôme le plus manifeste de la déchéance nationale. Mais ils se rejoignent dans le savoir-faire médiatique et pour dénoncer comme responsables de tous les maux les élites qui ne cessent de s’enrichir sans s’inquiéter ni des difficultés qu’ont les gens ordinaires à "joindre les deux bouts", ni de la faillite des services publics.

Zack Polanski est crédité de l’invention de l’ "écopopulisme" et s’apitoie bien plus sur les Palestiniens que sur les Ukrainiens. Nigel Farage trouve des mérites à Donald Trump et Vladimir Poutine, et avance des théories proches du "grand remplacement". Mais l’un et l’autre séduisent dans les électorats aussi bien "de droite" que "de gauche". Reform UK n’attire pas seulement chez les traditionnalistes, et aussi dans les classes dites "laborieuses" (comme déjà, aux élections de 2019, Boris Johnson, conservateur désinvolte, ensuite déconsidéré par divers scandales). Et les Verts britanniques gagnent du terrain, au-delà des milieux instruits, dans toute la gamme des mécontents du "système".

Les "intellectuels" derrière Donald Trump

Simultanément, un phénomène non pas identique, mais analogue se produit en Amérique : le "centre", où se jouaient les élections entre les deux grands partis historiques, tend à se vider.  Les démocrates (jadis coalition de minorités, des ségrégationnistes aux syndicats ouvriers) sont à présent englués dans le "wokisme". Les républicains (autrefois proches de l’establishment) sont sous la coupe de Donald Trump. Celui-ci, avec ses rodomontades, n’a pas l’air de s’inspirer d’une idéologie bien identifiable. Mais certains de ses partisans conçoivent (en ordre dispersé) un projet civilisationnel que s’est efforcé de décrire un jeune chercheur de Science Po Paris.

Dans Les Lumières sombres (NRF-Gallimard, février 2026), Arnaud Miranda explique que ces "intellectuels" (blogueurs et milliardaires plutôt qu’universitaires) déclarent inéluctable le triomphe de ce qu’on peut appeler le "techno-capitalisme". Celui-ci doit transformer les États en entreprises, chacune dirigée par un patron souverain, affranchi des contraintes jugées stériles de l’égalité et de la démocratie, et s’orienter vers un transhumanisme. Cette pensée réhabilite la monarchie (non héréditaire, toutefois), et se veut non seulement "postlibérale", mais encore "néoréactionnaire" et prédit que se clôt l’ère des révolutions ouverte à la fin du XVIIIe siècle.

Les extrêmes d’aujourd’hui paraissent motivés par des frustrations, des nostalgies et des utopies, plutôt que par la gestion des innombrables problèmes d’intendance dans chaque pays, ou par des projets totalitaires du calibre fasciste, nazi ou léniniste.

Quand les élections ne se gagnent plus au centre

Le "néoconservatisme" des années 1980 est ici dépassé. Il a valu aux républicains sous Ronald Reagan le soutien des "petits Blancs" du Sud et des protestants "évangéliques", et il s’est prolongé sous George W. Bush (2000-2008). Après et avant ce dernier, les démocrates Bill Clinton (1992-2000) et Barack Obama (2008-2016) sont encore allés, en distillant un réalisme raisonnable, "pêcher" des voix chez les modérés et les indécis du "centre". La stratégie de Donald Trump depuis 2016 semble être l’inverse : accentuer les polarisations en durcissant ses positions et en dénonçant chez ses adversaires une radicalité inverse qui fait basculer de son côté suffisamment d’hésitants, même si c’est par résignation au "moindre mal".

Face à lui se dresse un progressisme qui ose se proclamer socialiste (et attaché aux libertés démocratiques). Son porte-drapeau, Bernie Sanders, candidat aux présidentielles depuis 2016, a 84 ans, mais la relève est assurée, avec les newyorkais Zohran Mamdani (34 ans), musulman indien naturalisé en 2018 et déjà maire de la ville, ou Alexandria Ocasio-Cortez (36 ans), d’origine portoricaine et député... Ils réclament des transports gratuits, le blocage des loyers, la taxation des riches, et défendent les immigrants et les Palestiniens... De même que Donald Trump et ses alliés, ils s’imposent via les réseaux sociaux qui relaient à satiété leurs vidéoclips viraux.

En revenant à Clausewitz

Les ambitieux ne manquent pas dans l’entre-deux. Mais aucune personnalité n’émerge pour l’instant. Les compromis de juste milieu n’enflamment pas les imaginations, et ils n’engendrent pas, sur Facebook, X, TikTok, Instagram ou Snapchat, de déferlements signalés par les médias classiques qui en font des réalités inesquivables. La faible occupation de l’espace entre les deux camps qui se diabolisent mutuellement les conduit-elle à s’affronter directement en décrétant a priori inacceptable la victoire de l’autre dans les urnes ? La montée des extrêmes pourrait alors tourner à une "montée aux extrêmes" — c’est-à-dire, selon les analyses de Clausewitz, à une guerre (cette fois civile) comme "continuation de la politique" (en l’occurrence intérieure).

Le pire n’est — heureusement — jamais sûr, que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France ou ailleurs. Clausewitz lui-même précise que la "guerre absolue" (sans limite) reste théorique, et que la guerre "réelle" est toujours soumise à des objectifs, en tant que moyen de les atteindre. Les extrêmes d’aujourd’hui paraissent motivés par des frustrations, des nostalgies et des utopies, plutôt que par la gestion des innombrables problèmes d’intendance dans chaque pays, ou par des projets totalitaires du calibre fasciste, nazi ou léniniste. Le vide où se déploie la politique-spectacle est moins celui du "centre" qu’une incapacité générale à formuler des vérités partageables sur la tension sans cesse à assumer entre le besoin de libertés individuelles ou particulières et la nécessité de solidarités familiales, locales, nationales et planétaires.

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