Les vacances en Italie permettent toujours de s’émerveiller. À Gênes, j’ai visité la basilique de la Santissima Annunziata del Vastato, édifice qui est sans doute l’un des sommets les plus éclatants du baroque génois. À peine franchi le portail, le visiteur est saisi par une profusion presque irréelle de marbres polychromes, de dorures, de fresques et de lumière. Tout y semble conçu pour transformer l’espace en vision. Les voûtes peintes s’ouvrent comme des ciels ; les stucs se mêlent aux architectures illusionnistes ; les colonnes, les chapiteaux, les ors et les fresques composent cet art triomphant propre à la République de Gênes au XVIIe siècle, lorsque la ville voulait rivaliser avec Rome.
Un catéchisme baroque
Le baroque n’est d’ailleurs pas seulement un langage décoratif. L’art cherche certes à faire pressentir la gloire céleste à travers la splendeur matérielle, mais l’ordonnancement des peintures donne aussi lieu à un programme théologique particulièrement érudit. Ce qui frappe dans l’iconographie de cette époque, c’est sa lisibilité, sa clarté et sa logique. Sur les deux murs encadrant l’entrée du chœur figurent ainsi la présentation au Temple et la dispute avec les docteurs. Le Temple y apparaît comme lieu du sacrifice et de l’enseignement ; mais surtout comme préfiguration du sanctuaire chrétien lui-même, puisque le chœur de l’église est le nouveau Saint des Saints. Il était donc cohérent de placer à cet endroit deux scènes de la vie du Christ situées dans le Temple de Jérusalem. Face à la Réforme protestante, qui revendiquait un retour à l’Église primitive, l’Église tridentine réaffirmait ainsi la continuité entre le sacerdoce de l’Ancienne Alliance et celui de la messe catholique, dont la filiation remontait symboliquement à Melchisédech.
Les violences du XXe siècle
Mais ce n’est pas aujourd’hui le sujet de cette chronique. Car cette merveille fut aussi blessée par l’histoire. Lors des bombardements de 1943, plusieurs chapelles furent détruites ou mutilées. Certaines œuvres disparurent ; des autels furent endommagés ; des pans entiers du décor durent être restaurés après la guerre. Dans quelques chapelles, les lacunes demeurent encore perceptibles. Les pierres de cet édifice gardent ainsi en mémoire les violences du XXe siècle.
C’est précisément dans l’une de ces chapelles meurtries que la communauté de Sant’Egidio a installé ce qu’elle appelle le Monte delle croci, la "Montagne des croix". Le contraste est saisissant : au cœur de l’un des intérieurs les plus fastueux d’Italie, une accumulation de croix pauvres venues des pays en guerre. On y trouve du bois usé, des objets de récupération, des pierres brutes, mais aussi une immense croix réalisée à partir de rames retrouvées à Lampedusa sur une embarcation de migrants. Depuis la visite du pape à Lampedusa en 2013 et sa dénonciation de la "mondialisation de l’indifférence", plusieurs croix ont été réalisées à partir de bois de barques ou de rames provenant des traversées migratoires de la Méditerranée. Le geste est d’une puissance symbolique remarquable : les objets qui servaient à franchir la mer deviennent bois de croix. Les instruments précaires de survie et de traversée se transforment en signe de Passion.

Une géographie spirituelle
À Gênes, cette croix s’inscrit dans la même généalogie spirituelle. Sant’Egidio l’utilise lors des veillées Morire di Speranza ("Mourir d’espérance") consacrées aux migrants morts sur les routes de l’Europe. Dans cette chapelle, elle est un élément d’un ensemble beaucoup plus vaste. Elle rejoint sur l’autel d’autres croix provenant des pays en guerre. Un panneau en donne la liste : Azerbaïdjan, Burkina Faso et région du Sahel, Cameroun occidental, Colombie, Kivu dans la République démocratique du Congo, Éthiopie, Haïti, Irak, Iran, Liban, Israël, Libye, Myanmar, nord du Mozambique, Nigeria, Syrie, Somalie, Soudan, Sud-Soudan, Ukraine, Yémen, Palestine. Chacune de ces croix est différente, comme les peuples et les histoires qu’elles représentent. Certaines sont rudimentaires ; d’autres relèvent de l’artisanat populaire ; d’autres encore portent les traces visibles de la pauvreté ou de la violence. L’ensemble compose une sorte de géographie spirituelle des souffrances contemporaines.

Le cartel placé dans la chapelle explique la démarche de Sant’Egidio. Chaque troisième lundi du mois, la communauté se rassemble ici pour une prière pour la paix. Les noms des pays en guerre sont lus un à un tandis qu’une bougie est allumée devant l’autel pour chacun d’eux. Ainsi cette chapelle n’est-elle pas un refuge destiné à oublier le monde mais le lieu où les guerres, les violences et les drames contemporains entrent dans l’espace liturgique. Par cette chapelle installée au cœur d’un baroque génois exaltant la lumière et la gloire, Sant’Egidio introduit ainsi la fragilité du monde contemporain.
Le retour des chapelles latérales
La façon dont cela est réalisé importe ; car cette installation ne cherche ni la rupture ni la provocation. Elle ne détruit rien ; elle n’efface rien ; elle n’expulse aucune œuvre ancienne pour imposer une création nouvelle. Au contraire, elle vient habiter une chapelle déjà blessée par la guerre et privée d’une partie de son décor historique. L’intervention apparaît presque comme une cicatrisation spirituelle de l’espace. La pauvreté des matériaux répond discrètement aux absences laissées par les bombardements. Le lieu retrouve une fonction, une densité, une vie liturgique.

La question est d’ailleurs fondamentale aujourd’hui pour l’Église. Depuis la réforme liturgique issue du concile Vatican II, les célébrations se concentrent autour du maître-autel. Les chapelles secondaires, autrefois animées par des messes privées, des confréries ou des dévotions particulières, ont souvent perdu leur usage. Dans beaucoup d’églises européennes, elles sont devenues des espaces vacants, parfois réduits à de simples zones patrimoniales ou touristiques. Dès lors, que faire de ces chapelles ? Comment les habiter à nouveau sans les dénaturer ? L’exemple génois apporte une réponse particulièrement intelligente. Confier une chapelle à une communauté vivante, lui permettre d’y installer une prière propre, une mémoire, un signe spirituel contemporain, c’est peut-être retrouver quelque chose de la logique historique des églises anciennes. Car les chapelles latérales ont toujours été des espaces évolutifs, liés à des usages particuliers, à des confréries, à des fondations, à des dévotions spécifiques.
Une pastorale du signe
Ici, les croix venues des pays meurtris, les bougies allumées pour chaque conflit, les noms des pays en guerre lus un à un pendant la prière et la croix des migrants faite de rames constituent une véritable pastorale du signe ; une théologie visuelle profondément contemporaine, mais discrète, pauvre et parfaitement intégrée à l’espace ancien.Le pape François avait parfaitement compris cette puissance spirituelle des images et des signes. Comme je l’écrivais récemment dans Aleteia, "François était un artiste et son message était fait d’images" : non pas d’images décoratives, mais de gestes capables de rendre visibles les périphéries, les pauvres, les migrants et les blessures du monde. Cette montagne de croix pauvres dressée au milieu des ors du baroque montre que les douleurs du monde contemporain peuvent trouver refuge dans les splendeurs meurtries et toujours éblouissantes de l’Europe.






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