"Attirer les âmes en ce silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles", telle est la mission que la jeune sainte carmélite Élisabeth de la Trinité s’était donnée. Dans "Je m’élancerai comme une petite fusée", le théologien Jean-Thomas de Beauregard nous fait découvrir cette âme ardente <em>habitée par le mystère de la Trinité, qu’elle rend accessible et désirable.</em>
Aleteia : Entre les deux saintes carmélites Thérèse de l’Enfant Jésus et Thérèse-Bénédicte de la Croix, difficile de trouver une place. Et pourtant, la troisième carmélite portée sur les autels au XXe siècle est de la même trempe. Qu’est-ce qui vous a attiré chez elle ?
Jean-Thomas de Beauregard : Nous choisissons peu nos saints de prédilection. Ça tient plutôt à un mélange de hasard et de Providence, et peut-être aussi que ce sont les saints eux-mêmes qui nous choisissent. Pour Élisabeth de la Trinité, la rencontre s’est produite pendant mon noviciat comme dominicain, il y a plus de dix ans. Au noviciat, ce temps d’apprentissage de la vie religieuse, d’approfondissement de la relation à Dieu et de vérification de la vocation, on a beaucoup de temps disponible pour lire. J’avais donc essayé de lire Thérèse de l’Enfant Jésus et Thérèse-Bénédicte de La Croix, mais sans réussir à vraiment y entrer. Depuis lors, j’ai fini par les aimer aussi, mais à cette époque le vocabulaire et la personnalité de Thérèse, ou la perception que j’en avais, m’étaient un obstacle, tandis que l’approche phénoménologique d’Édith Stein me bloquait.
Élisabeth de la Trinité a foi dans ce que dit l’Esprit saint à travers saint Jean et saint Paul de notre relation à Dieu, elle y croit vraiment, parce qu’elle s’y reconnaît.
Mais il y avait dans la bibliothèque du noviciat les livres d’un dominicain, le Père Philipon, dont ceux sur Élisabeth de la Trinité. Et là ça a été immédiat. Et progressivement, j’ai lu tous ses écrits, et aussi pas mal de choses qui ont été publiées sur elle. Comme toute rencontre, ou comme un coup de foudre amoureux ou amical, ça ne s’explique pas vraiment. Rétrospectivement, c’est la personnalité d’Élisabeth qui m’a séduit, avec sa force de caractère et sa volonté farouche. Et puis il y a une clarté, quelque chose de lumineux et une grande profondeur dans la manière dont Élisabeth lit et comprend l’Écriture Sainte, et la prend au sérieux. Elle a foi dans ce que dit l’Esprit saint à travers saint Jean et saint Paul de notre relation à Dieu, elle y croit vraiment, parce qu’elle s’y reconnaît. C’est ça qui l’intéresse, et ce n’est pas psychologisant pour un sou. Le paradoxe de cette objectivité pourtant ardemment personnelle est ce qui rend Élisabeth extrêmement attachante.
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Fille spirituelle de la petite Thérèse, vous nous apprenez qu’elle était aussi disciple de saint Thomas d’Aquin. Qu’a-t-elle apporté à l’Église dans la connaissance de la Trinité ?
Élisabeth de la Trinité est plutôt sœur cadette que fille de la petite Thérèse, quand on regarde la chronologie. C’est même étonnant de voir que les écrits de Thérèse étaient diffusés au point qu’une jeune fille familière du Carmel mais pas encore religieuse avait pu la lire seulement deux ans après sa mort. Élisabeth disciple de saint Thomas d’Aquin, c’est plus audacieux. Elle ne l’a pas lu directement. Mais Élisabeth assimile avec une aisance stupéfiante la doctrine de l’inhabitation trinitaire et de l’adoption filiale : la Trinité tout entière habite en notre âme, et la grâce fait de nous des fils adoptifs de Dieu, configurés au Christ, fils dans le Fils. Or qui a exposé ces mystères avec le plus de profondeur et de clarté ? Thomas d’Aquin, le docteur commun que l’Église recommande à tous les fidèles. Quand on lit Élisabeth, on retrouve Thomas, et quand on étudie Thomas, on pense à Élisabeth. Elle dit dans les mots simples de l’Écriture Sainte et de son expérience personnelle ce que Thomas formule en théologien avec sa rigueur conceptuelle. Le va-et-vient entre les deux, que j’opère constamment dans mon livre, est très nourrissant, et permet de résorber l’écart qu’on déplore depuis longtemps entre la spiritualité et la théologie, autrefois intimement liées. Encore récemment, j’ai proposé aux étudiants qui avaient suivi mon cours de théologie trinitaire de valider leur cours en commentant la grande prière d’Élisabeth au moyen des notions que nous avions vues ensemble à l’école de saint Thomas d’Aquin.
Ses écrits et sa vie tout entière sont une expression fidèle et lumineuse de la foi trinitaire de l’Église.
C’est un bon test pour évaluer un nouvel auteur spirituel d’un côté, ou un nouveau théologien de l’autre : si l’auteur spirituel va contre ou à côté de la théologie promue constamment par l’Église, ou bien si un nouveau théologien n’éclaire en rien l’expérience des grands docteurs de la vie spirituelle identifiés par l’Église, alors il vaut mieux passer son chemin. La tradition dominicaine insiste beaucoup sur ce point : si les modalités d’expression sont évidemment différentes, le contenu de notre théologie, de notre prédication et de notre prière doivent être identiques, et refléter la foi de l’Église. S’il y a divorce ou simplement écart entre ces trois dimensions, on devient schizophrène ou infidèle. Dès lors, Élisabeth n’apporte rien de nouveau en matière de théologie trinitaire, ce n’est d’ailleurs pas tellement ce qu’on lui demande. Mais ses écrits et sa vie tout entière sont une expression fidèle et lumineuse de la foi trinitaire de l’Église. Ce faisant, elle augmente réellement la connaissance que chacun des fidèles peut avoir de ce très grand mystère de notre foi, parce qu’elle le rend concret et accessible.
Le fil directeur de votre livre est la grande prière d’Élisabeth Ô mon Dieu, Trinité que j’adore ». En quoi la contemplation de la Trinité — selon Elisabeth — peut aider et nourrir la vie spirituelle du chrétien ?
Dans mon livre, je voulais qu’il y ait tous les écrits, mais aussi la vie d’Élisabeth, sans ce que soit une thèse de théologie ni une biographie, mais plutôt un guide de vie spirituelle à l’école d’Élisabeth. La prière Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, qui est son texte le plus connu, qui a nourri trois ou quatre générations de chrétiens — j’en ai eu plein de témoignages souvent très émouvants — est un bon fil rouge qui permet d’ordonner tous les éléments. Cette prière est d’ailleurs citée par le Catéchisme de l’Église catholique pour illustrer l’inhabitation trinitaire. Quant à contempler la Trinité, j’espère bien que cela peut nourrir la vie spirituelle du chrétien ici-bas, parce que ce sera l’activité principale au Ciel ! Et le meilleur moyen de s’y préparer, c’est de commencer à s’y exercer dès maintenant. En accompagnement spirituel, je m’aperçois que beaucoup de chrétiens ont un attachement très fort au Christ, ou bien à l’Esprit-Saint, ou bien à Dieu considéré en son unité ; mais rarement à la Trinité tout entière, dans l’unité et la distinction des personnes.
Pourquoi la Trinité apparaît si peu accessible ?
C’est vrai que c’est un mystère difficile, littéralement incompréhensible ! Non pas au sens où on n’y comprend rien, mais au sens où on n’a jamais fini de l’approfondir. Le mystère de la Trinité permet de mieux comprendre le Christ, l’Église, les sacrements, la Parole de Dieu, la prière, les vertus théologales (foi, espérance, charité), les vertus morales, parce que tout part de la Trinité et mène à la Trinité. C’est le cœur du réacteur ! Et on en vit en fait tous déjà, depuis le baptême, et à chaque instant de notre vie chrétienne, entre le signe de croix qui en fait mémoire et la doxologie des psaumes ou des prières de la Messe qui sont toujours trinitaires. Face à la difficulté objective du mystère de la Trinité, il y a deux écueils : bêtifier, pontifier. Le simplisme ou l’ultraspécialisé. Mon livre essaie de naviguer entre ces deux écueils, en donnant à chacun des clés pour saisir le mystère de la Trinité et en vivre, avec sainte Élisabeth de la Trinité comme guide et comme amie.
Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.
Pratique












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